CHAPITRE XII
LE CORPS, LA LANGUE, LES MULTIMÉDIA
pp. 315-318

UN TABLEAU. DEUX APPROCHES

La Prise de Constantinople par les Croisés en 1204, de Delacroix, faisait l'objet, dans le livret du Salon de 1841, de la notice suivante : «Baudouin, Comte de Flandre, commandait les Français qui avaient donné l'assaut du côté de la terre, et le vieux doge Dandolo, à la tête des Vénitiens, et sur les vaisseaux, avait attaqué le port. Les principaux chefs parcourent les divers quartiers de la ville, et les familles éplorées viennent sur leur passage invoquer leur clémence.» 3

La première phrase rappelle le fait historique : les deux chefs Baudouin et Dandolo As deux manœuvres victorieuses : l'assaut du côté de la terre, l'attaque du port.

Ces indications n'ont pratiquement pas de répondants sur la toile ; elles s'adressent à l'esprit du spectateur, plus spécialement à sa culture historique. Techniquement elles établissent le cadre de référence :
1° l'événement : prise de Constantinople par les Croisés (c'est le titre) ;
2° la date : 1204 ;
3° le lieu : Constantinople ;
4° les acteurs : les Croisés avec leurs chefs respectifs.
Le spectateur situe l'ouvre et se situe par rapport à ces coordonnées qui lui permettent d'établir la toile en «objet culturel», lui-même en «sujet culturel». Dans l'un et l'autre cas, il s'agit aussi bien - car on pourrait fermer les yeux - d'objet et de sujet mentaux.

La deuxième phrase indique à quoi se rapporte ce qu'on a sous les yeux : d'une part, les principaux chefs victorieux qui parcourent les divers quartiers de la ville ; d'autre part, les familles éplorées qui implorent leur clémence. A quoi se rapporte, plutôt que ce qu'on voit la seconde phrase se soucie en effet moins de décrire, comme on le croit de prime abord, que d'établir un rapport d'inclusion avec ce qui est dit dans la première la scène qu'a peinte Delacroix fait partie d'un ensemble dans lequel elle est prélevée.

A parler rigoureusement, aucune de ces indications ne tient compte de ce qu'on a sous les yeux, du fait, par exemple, que les principaux chefs sont à cheval (combien frappante au premier plan la torsion de la monture que le cavalier arrête sans doute brusquement pour répondre à l'appel du vieillard !) du fait encore que la fille qui soutient le vieillard s'agenouille devant le vainqueur, ou de la femme qui, à droite, s'affale sur un cadavre ou encore de l'homme qui, à l'extrême gauche, lève une main menaçante devant le soldat qui l'arrête... On n'en finirait pas de détailler ce que représente la toile et que le livret néglige. Au vrai, il ne s'agit pas de négligence. Les indications que donne le livret satisfont au besoin de fixer des notions; elles écartent les notations, qui relèvent de la description. Son propos s'inscrit dans un cadre de référence qui, à la faveur du processus d'abstraction et de généralisation, vise à identifier un sujet pour le situer dans un ensemble défini préalablement par la culture.

Le catalogue publié à l'occasion de l'exposition du centenaire (1963) développe dans la notice consacrée à ce tableau, après le rappel de la notice parue dans le catalogue de 1841, quelques points dont voici l'essentiel :
«HISTORIQUE. Commandé par Louis Philippe pour les galeries de Versailles le 30 avril 1838 pour la somme de 10.000 francs. En 1883, une copie fut exécutée par Ch. de Serres et exposée à Versailles tandis que la peinture de Delacroix était envoyée au Louvre en 1885 pour y demeurer. INV. 3821.(...)
»Le sujet commandé à Delacroix est inspiré de la quatrième croisade (1202-1204). Celle-ci fut organisée sous l'impulsion du pape Innocent Ill, dont le but était la libération de Jérusalem tenue par les Musulmans depuis 1187. Mais diverses intrigues politiques fomentées en partie par les Vénitiens et le doge Dandolo amenèrent les croisés devant Zara, puis devant Constantinople.
»On a parfois appelé par erreur la peinture de Delacroix la Prise de Jérusalem par les Croisés, confondant avec la première Croisade et la Conquête de Jérusalem par les chrétiens, le 15 juillet 1099. (...)
»En 1852, Delacroix réalisa une réplique plus petite et comportant de nombreuses variantes du tableau exposé au Salon de 1841 (voir n°430).
»Le Musée Condé à Chantilly, conserve d'autre part une petite esquisse (H. 0,37 L. 0,48) ayant appartenu au peintre Dauzats. On la date des environs de 1840. Elle offre cependant, notons-le, de très nombreux rapports, malgré quelques variantes, avec le tableau de 1852 beaucoup plus qu'avec celui du Salon de 1841,etc.»

Ces indications poursuivent la même fin il s'agit encore et toujours de situer l'œuvre de Delacroix, d'une part, de façon plus précise quant aux dates, de l'autre, par rapport à un nouveau groupe de sous-ensembles tels que celui des répliques et des copies, celui des prix, celui des lieux de destination et de conservation, celui des numéros d'inventaire, etc. L'intention qui sous-tend toutes ces indications est de nature systématique il s'agit de reporter le plus de points caractéristiques dans un canevas à la fois spatial et temporel. Les opérations consistent donc en une mise en place aussi précise que possible de telle sorte que l'objet occupe la position qui lui assure la plus grande intelligibilité à l'intérieur du système choisi. Que la date change, nous n'avons plus affaire au même tableau, tout au moins par rapport à celui qui fut présenté au Salon de 1841 que les dimensions se modifient, et c'est peut-être la réplique qui entre en ligne de compte que la date d'exécution et le lieu de conservation soient différents, et c'est peut-être la copie de Ch. de Serres à laquelle nous avons affaire.

Le caractère conventionnel ou artificiel de ce traitement apparaîtra mieux si nous le comparons à ce qu'écrit Baudelaire dans le «Salon» de 1855 : «... Mais le tableau des Croisés est si profondément pénétrant, abstraction faite du sujet, par son harmonie orageuse et lugubre ! Quel ciel et quelle mer Tout y est tumultueux et tranquille, comme la suite d'un grand événement. La ville, échelonnée derrière les Croisés qui viennent de la traverser, s'allonge avec une prestigieuse vérité. Et toujours ces drapeaux miroitants, ondoyants, faisant se dérouler et claquer leurs plis lumineux dans l'atmosphère transparente ! Toujours la foule agissante, inquiète, le tumulte des armes, la pompe des vêtements, la vérité emphatique du geste dans les grandes circonstances de la vie ! Ces deux tableaux (Baudelaire parle aussi de la Justice de Trajan) sont d'une beauté essentiellement shakespearienne. Car nul, après Shakespeare, n'excelle comme Delacroix à fondre dans une vérité mystérieuse le drame et la rêverie.»

Delacroix "La justice de Trajan"

Baudelaire rompt d'entrée de jeu avec la technique du livret. Il écarte à la fois le rappel de l'événement historique et l'indication de la scène («abstraction faite du sujet...»). A la place, des exclamations en chaîne (harmonie orageuse et lugubre ! Quel ciel et quelle mer dans l'atmosphère transparente !... les grandes circonstances de la vie !...), des notations, aussi précises que concrètes, liées à des actions que l'auteur décrit («les drapeaux se déroulent et claquent la foule est agissante, inquiète) et qu'il rend sensible en articulant le rythme des, phrases sur le mouvement des formes (toujours la foule agissante / inquiète / le tumulte des armes / la pompe des vêtements / la vérité du geste dans les grandes circonstances de la vie»).


3. Eugene Delacroix, 1798-1863, Exposition du Centenaire à Paris, catalogue de l'exposition au Louvre, Paris, éd. Ministère des Affaires culturelles, 1963


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