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La Prise de Constantinople par les Croisés en 1204, de Delacroix, faisait l'objet, dans le livret du Salon de 1841, de la notice suivante : «Baudouin, Comte de Flandre, commandait les Français qui avaient donné l'assaut du côté de la terre, et le vieux doge Dandolo, à la tête des Vénitiens, et sur les vaisseaux, avait attaqué le port. Les principaux chefs parcourent les divers quartiers de la ville, et les familles éplorées viennent sur leur passage invoquer leur clémence.» 3 La première phrase rappelle le fait historique : les deux chefs Baudouin et Dandolo As deux manuvres victorieuses : l'assaut du côté de la terre, l'attaque du port. Ces indications n'ont pratiquement pas de
répondants sur la toile ; elles s'adressent à
l'esprit du spectateur, plus spécialement à sa
culture historique. Techniquement elles établissent
le cadre de référence : La deuxième phrase indique à quoi se rapporte ce qu'on a sous les yeux : d'une part, les principaux chefs victorieux qui parcourent les divers quartiers de la ville ; d'autre part, les familles éplorées qui implorent leur clémence. A quoi se rapporte, plutôt que ce qu'on voit la seconde phrase se soucie en effet moins de décrire, comme on le croit de prime abord, que d'établir un rapport d'inclusion avec ce qui est dit dans la première la scène qu'a peinte Delacroix fait partie d'un ensemble dans lequel elle est prélevée. A parler rigoureusement, aucune de ces indications ne tient compte de ce qu'on a sous les yeux, du fait, par exemple, que les principaux chefs sont à cheval (combien frappante au premier plan la torsion de la monture que le cavalier arrête sans doute brusquement pour répondre à l'appel du vieillard !) du fait encore que la fille qui soutient le vieillard s'agenouille devant le vainqueur, ou de la femme qui, à droite, s'affale sur un cadavre ou encore de l'homme qui, à l'extrême gauche, lève une main menaçante devant le soldat qui l'arrête... On n'en finirait pas de détailler ce que représente la toile et que le livret néglige. Au vrai, il ne s'agit pas de négligence. Les indications que donne le livret satisfont au besoin de fixer des notions; elles écartent les notations, qui relèvent de la description. Son propos s'inscrit dans un cadre de référence qui, à la faveur du processus d'abstraction et de généralisation, vise à identifier un sujet pour le situer dans un ensemble défini préalablement par la culture. Le catalogue publié à l'occasion de
l'exposition du centenaire (1963) développe dans la
notice consacrée à ce tableau, après le
rappel de la notice parue dans le catalogue de 1841,
quelques points dont voici l'essentiel : Ces indications poursuivent la même fin il s'agit encore et toujours de situer l'uvre de Delacroix, d'une part, de façon plus précise quant aux dates, de l'autre, par rapport à un nouveau groupe de sous-ensembles tels que celui des répliques et des copies, celui des prix, celui des lieux de destination et de conservation, celui des numéros d'inventaire, etc. L'intention qui sous-tend toutes ces indications est de nature systématique il s'agit de reporter le plus de points caractéristiques dans un canevas à la fois spatial et temporel. Les opérations consistent donc en une mise en place aussi précise que possible de telle sorte que l'objet occupe la position qui lui assure la plus grande intelligibilité à l'intérieur du système choisi. Que la date change, nous n'avons plus affaire au même tableau, tout au moins par rapport à celui qui fut présenté au Salon de 1841 que les dimensions se modifient, et c'est peut-être la réplique qui entre en ligne de compte que la date d'exécution et le lieu de conservation soient différents, et c'est peut-être la copie de Ch. de Serres à laquelle nous avons affaire. Le caractère conventionnel ou artificiel de ce traitement apparaîtra mieux si nous le comparons à ce qu'écrit Baudelaire dans le «Salon» de 1855 : «... Mais le tableau des Croisés est si profondément pénétrant, abstraction faite du sujet, par son harmonie orageuse et lugubre ! Quel ciel et quelle mer Tout y est tumultueux et tranquille, comme la suite d'un grand événement. La ville, échelonnée derrière les Croisés qui viennent de la traverser, s'allonge avec une prestigieuse vérité. Et toujours ces drapeaux miroitants, ondoyants, faisant se dérouler et claquer leurs plis lumineux dans l'atmosphère transparente ! Toujours la foule agissante, inquiète, le tumulte des armes, la pompe des vêtements, la vérité emphatique du geste dans les grandes circonstances de la vie ! Ces deux tableaux (Baudelaire parle aussi de la Justice de Trajan) sont d'une beauté essentiellement shakespearienne. Car nul, après Shakespeare, n'excelle comme Delacroix à fondre dans une vérité mystérieuse le drame et la rêverie.» Delacroix "La justice de Trajan" Baudelaire rompt d'entrée de jeu avec la technique du livret. Il écarte à la fois le rappel de l'événement historique et l'indication de la scène («abstraction faite du sujet...»). A la place, des exclamations en chaîne (harmonie orageuse et lugubre ! Quel ciel et quelle mer dans l'atmosphère transparente !... les grandes circonstances de la vie !...), des notations, aussi précises que concrètes, liées à des actions que l'auteur décrit («les drapeaux se déroulent et claquent la foule est agissante, inquiète) et qu'il rend sensible en articulant le rythme des, phrases sur le mouvement des formes (toujours la foule agissante / inquiète / le tumulte des armes / la pompe des vêtements / la vérité du geste dans les grandes circonstances de la vie»).
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