CHAPITRE XII
LE CORPS, LA LANGUE, LES MULTIMÉDIA
pp. 318-326

UN DÉTOUR QUI N'EN EST PEUT-ÊTRE PAS UN

«Soit un tableau peint par un Vénitien du XVIIe siècle, Francesco Maffei 4 ; il représente une belle jeune femme qui de la main droite tient une épée, de la gauche un plateau portant la tête d'un homme décapité on l'a publié comme étant : «Salomé avec la tête de Jean-Baptiste», attribution due à G. Fiocco et dont Panofsky va démontrer qu'elle est fausse.*

L'enquête commence par l'examen des sources littéraires «En fait la Bible dit que la tête de saint Jean-Baptiste fut apportée à Salomé sur un plateau. Mais l'épée ? Salomé n'a pas décapité saint Jean- Baptiste de ses propres mains. Or la Bible nous parle d'une autre belle jeune femme dont l'histoire est en rapport avec un homme décapité : Judith. Mais ici la situation est tout à fait inverse l'épée convient puisque Judith décapita Holopherne de ses propres mains le plat ne convient pas, puisque le texte affirme expressément que la tête d'Holopherne fut mise dans un sac. Voilà donc deux sources littéraires, qui s'appliqueraient au tableau avec un droit égal et un égal manque d'à-propos. Si nous interprétons cette peinture comme représentation de Salomé, le texte rend compte du plateau, non de l'épée comme représentation de Judith, le texte rend compte de l'épée, non du plateau.»

Francesco Maffei (1605-1660), Judith

Les sources littéraires nous laissent dans le «pire embarras», conclut l'auteur, qui s'adresse en second lieu aux sources iconographiques. «Dans le cas présent, nous devons nous demander s'il y eut, avant que Francesco Maffei ne peignît ce tableau, des représentations incontestables de Judith (incontestables, parce qu'elles comportaient, par exemple, la servante de Judith), où figurât mal à propos le plateau ; ou d'incontestables représentations de Salomé (incontestables, parce qu'elles comportaient, par exemple, les parents de Salomé), où figurât mal à propos l'épée.»

Enquête faite, «...voici que nous ne pouvons alléguer une seule Salomé armée d'une épée mais nous trouvons en Ailemagne et en Italie du Nord plusieurs tableaux du XVIe siècle représentant Judith avec le plateau.» D'où la double déduction que tire l'auteur, générale d'abord, particulière ensuite «Il existait donc un type de «Judith avec le plateau», mais non un type de «Salomé avec l'épée». De là nous pouvons en toute certitude conclure que le tableau de Maffei représente Judith, et non, comme on l'a prétendu, Salomé.»

L'appartenance de l'épée et/ou du plateau à la classe de Judith (cercle A) et sa non appartenance à la classe complémentaire des «sans épée» (couronne B - A) permet d'établir que la jeune femme peinte avec l'épée et/ou le plateau appartient à la classe de Judith (cercle A') et n'appartient donc pas à la classe de Salomé (couronne B'-A').

«L'ensemble de tous les messages admis par un signal déterminé ou par un autre signal appartenant au même code constitue, écrit Prieto, ce que nous appellerons le «champ noétique» de ce code. (...) L'ensemble de tous les signaux appartenant à un code déterminé sera appelé le «champ sémantique» de ce code.» 5 Le code est essentiellement le système qui permet d'établir la correspondance entre les deux champs. Dès lors, il est bien évident qu'il échappe à la décision individuelle. Ce sont les membres du groupe (pas de n'importe quel groupe) qui se mettent d'accord «sur les classes à distinguer et sur les correspondances à établir entre elles» 6 est clair que quiconque interviendrait dans la démonstration de Panofsky, en relevant, par exemple, le côté charnel de la jeune femme peinte par Maffei, provoquerait à proprement parler un court-circuit. Une considération de ce genre serait parasitaire, non pertinente. Si elle se développait, elle entraînerait la nécessité de modifier les classes et leurs correspondances respectives, donc un changement de code.

Un exemple tiré de la signalisation routière permettra d'éclairer ce point. Deux voitures côte à côte dans un cercle blanc bordé de muge signifient «dépassement interdit». Si j'augmente ou diminue le diamètre du disque, la signification ne change pas. Si j'enlève en revanche le bord muge et que je le remplace par un jaune ou un orangé ou encore par des hachures, j'altère fondamentalement le rapport de ce panneau avec les autres. C'est le code lui-même qui est rompu. Au principe du code et de son fonctionnement se trouve donc l'attitude qu'on prend et qu'on maintient. Il ne s'agit en effet jamais d'une nécessité «naturelle» il s'agit toujours d'une «contrainte» sociale (qu'on pourrait aussi bien appeler «facilité» sociale) dont l'effet «contraignant» (ou «facilitant») résulte des institutions qui expriment elles-mêmes l'organisation sociale.**

Si l'on s'interroge sur l'opération fondamentale de ce mécanisme, on découvre aussi bien à l'origine qu'au terme et en cours de fonctionnement qu'il s'agit encore et toujours de classement. Tout indice, tout signal désigne toujours une classe. La réussite ou l'échec de l'acte sémique, par quoi se définissent la communication et, plus largement, la «compréhension», commence et finit par une opération de classement, ainsi que le montre le schéma de Prieto.

Pour l'émetteur aussi bien que pour le récepteur «le premier pas est une opération de classement : une entité concrète est reconnue comme étant un membre d'une classe. Le message est reconnu par l'émetteur comme étant un membre du signifié d'un sème, le signal est reconnu par le récepteur comme étant un membre du signifiant d'un sème. C'est également par des opérations analogues que se termine l'acte sémique pour l'émetteur et pour le récepteur : l'opération finale consiste pour l'un aussi bien que pour l'autre en la sélection d'un membre d'entre tous ceux qui composent une classe. L'émetteur sélectionne d'entre tous les membres d'un signifiant le signal qu'il produit le récepteur sélectionne d'entre tous les membres d'un signifié le message qu'il attribue au signal. Le passage du concret à l'abstrait a donc lieu sur le plan de l'indiqué pour l'émetteur, sur le plan de l'indiquant pour le récepteur. Naturellement, le passage de l'abstrait au concret a lieu, au contraire, sur le plan de l'indiquant pour l'émetteur et sur le plan de l'indiqué pour le récepteur.» 7

Texte abstrait, mais qui correspond à ce que nous faisons «spontanément» tous les jours.

Ranger une bibliothèque en livres reliés et livres brochés, ranger une armée en forces terrestre, maritime, aérienne, dépouiller un vote en rangeant d'une part, les «oui», de l'autre, les «non» et les abstentions, ou, plus simplement, conduire sa voiture en tenant compte des signaux routiers. En dépit de leur grande variété et de leurs innombrables applications, tous les codes se ressemblent à la fois dans leurs principes et leurs mécanismes respectifs.

Or la détermination des classes, condition du fonctionnement des codes, n'est pas davantage «naturelle». Elle est, elle aussi, l'effet de l'organisation sociale. Détiennent les clés ceux qui ont pouvoir de déterminer les classes. Ce que ne soupçonnent presque jamais les usagers, tout occupés qu'ils sont au fonctionnement des codes, et qu'éclaire, mieux qu'une démonstration, le poète du «non sense», Lewis Caroli. Chacun se souvient de l'étonnante rencontre entre Alice et Humpty Dumpty et au cours de laquelle Humpty Dumpty se glorifie de la cravate qu'il a reçue du Roi comme «un cadeau de non-anniversaire». Ce qui vaut à Alice, outre l'abasourdissante démonstration que les cadeaux d'anniversaire sont moins avantageux que les cadeaux de non-anniversaire, la réflexion suivante à propos du mot «gloire» : «Quand j'emploie un mot, dit Humpty Dumpty avec un certain mépris, il signifie ce que je veux qu'il signifie, ni plus ni moins.
» - La question est de savoir, dit Alice, si vous pouvez faire, que les mêmes mots signifient tant de choses différentes.
» - La question est de savoir, dit Humpty Dumpty, qui est le maître- c'est tout.» 8
Les codes sont donc, non seulement affaire de règles, de fonctionnement et d'usage, mais aussi et au premier chef, de pouvoir. ***

Un autre point mérite d'être examiné. Qu'il s'agisse de la langue ou de la signalisation routière, un code ne fonctionne pas dans l'abstrait. Les classes que l'usager manipule s'établissent dans certains matériaux : matière vocale, signes écrits, panneaux de métal, couleurs, etc. Ces matériaux eux- mêmes dépendent d'une certaine technique. L'appareil phonatoire ne change guère (il s'agit toujours d'articuler la colonne d'air fourni par l'appareil respiratoire au moyen de la glotte, de la langue et des lèvres, etc.), mais les autres codes se modifient considérablement avec le développement des techniques. Si Panofsky avait disposé des seules sources littéraires, c'est-à-dire des textes imprimés de la Bible, il n'aurait de son propre aveu pu établir que le tableau de Francesco Maffei représente Judith.

C'est l'examen des types, c'est-à-dire des sources iconographiques, qui lui a permis de conclure avec certitude. Mais comment s'opère cet examen ? Panofsky nous dit bien qu'il s'agit pour lui de rassembler des «représentations incontestables» de Salomé, auxquelles sera confronté le tableau de Maffei mais il ne nous dit pas comment il procède effectivement. La phrase qui commence par : «Or voici que nous ne pouvons alléguer une seule Salomé armée d'une épée, mais nous trouvons en Allemagne et en Italie du Nord plusieurs tableaux du XVIe siècle représentant Judith avec un plateau...», nous conduit directement à la conclusion. Que s'est-il passé dans l'intervalle ? Il a bien fallu ou que Panofsky se rende en Allemagne, en Italie du Nord pour recenser tous les tableaux du XVIe siècle qui se rapportent aux types Salomé ou Judith ou qu'il ait trouvé un moyen plus économique que le voyage pour faire une telle recension. C'est exactement à ce point qu'intervient le facteur technique. Même si Panofsky ne le dit pas, il est à peu près certain qu'il ne s'est pas déplacé de lieu en lieu, mais qu'il a utilisé des publications, et surtout le matériel photographique qu'elles contenaient. C'est en effet à partir de photographies en noir (la couleur n'était pas nécessaire à son propos) que sa démonstration a pu avoir lieu et a lieu. La distribution en classes, opérée à partir des seules sources littéraires, a abouti à un rapport d'exclusion entre les types Salomé et Judith. En revanche, la distribution en classes, opérée à partir du matériel photographique, a permis une redistribution dans laquelle le rapport d'union (et/ou) fournit à l'auteur le moyen de conclure avec certitude. Les traits pertinents ne dépendent donc pas seulement de la logique conçue comme un ensemble de principes abstraits; ils dépendent aussi des mc yens techniques mis en œuvre. Seul l'examen attentif de ce matériel «économique» (qu'on songe au temps et aux descriptions qu'il aurait fallu si ce moyen n'avait pas existé) lui a permis de repérer les indices dont son enquête fait état. Toute connaissance se constitue bel et bien à partir de conditions, non seulement théoriques, mais aussi matérielles et techniques. ****

L'usage que fait Panofsky du code de la photographie correspond à l'usage qu'il fait du code de la langue. Il s'agit dans les deux cas d'utiliser ce que les linguistes appellent la «discrétion», qui permet de déterminer des unités discrètes. «De même qu'on ne peut rien concevoir qui soit un peu moins «bière» et un peu plus «pierre», observe Martinet à propos des phonèmes, on ne saurait envisager une réalité linguistique qui ne serait pas tout à fait /b/ ou serait presque /p/ ; tout segment d'un énoncé reconnu comme du français sera nécessairement identifiable OU comme /b/ OU comme /p/ OU comme un des 32 autres phonèmes de la langue.» 9 De même, relève Mounin à propos des monèmes : «le mot cheval ne peut pas renvoyer à quelque chose qui soit plus ou moins cheval.» 10 Le propre de la «discrétion» ainsi entendue est de distribuer les signaux en deux classes, et seulement en deux classes ; partant, de les faire correspondre à deux classes de signifiés, et seulement à deux classes. Dans ses Essais d'Iconologie, Panofsky reproduit côte à côte la Judith de Francesco Maffei, qui est une peinture sur toile, et une Tête de saint Jean-Baptiste, qui est un bas-relief néerlandais sur bois. Or, ni la technique, ni la forme, ni la matière, ni la couleur, ni les dimensions, ni l'éclairage n'entrent pour lui en ligne de compte. Autant de traits qu'il tient pour non pertinents. La pertinence consiste tout entière pour lui dans la seule présence ou la seule absence de l'épée ou du plateau, seules «unités distinctives», seules «unités discrètes». L'alternative exclut tout message intermédiaire.

La certitude à laquelle atteint Panofsky n'est pas absolue, elle est relative aux principes logiques qui le guident, ainsi qu'aux conditions matérielles, techniques et linguistiques dans lesquelles il opère. Une telle attitude et un tel cade sont propices à la solution de certains problèmes non pas de tous. Est ainsi privilégié tout ce qui ressortit à un traitement binaire identifier une œuvre (ou un groupe d'œuvres) l'authentifier, la localiser, la dater, établir son attribution. Ce qu'on appelle «objectivité» dépend étroitement, non seulement de la rigueur de l'esprit, mais aussi de la technique employée pour transposer le signal en signifiant, le message en signifié.

Opération capitale : le signal et le message sont des faits concrets le signifiant et le signifié sont des entités abstraites qui désignent des classes*****. Pour fonctionner, le code a donc toujours besoin d'un savoir préalable qui lui sert à la fois d'appui et de caution, et qu'il prolonge.


4. Erwin Panofsky, Essais d'iconologie. Les thèmes humanistes dans l'art de la Renaissance. Paris nrf Gallimard, 1967, coll. Bibliothèque des sciences humaines, p. 26. Les Essais d'iconologie, parus en 1939, furent réimprimés en 1962 ; ils ont été traduits en 1966 en français par Bernard Teyssèdre et publiés en 1967

* Il est clair que les Essais d'iconologie se développent dans de nombreuses directions et sur plusieurs plans. La démarche de l'auteur ne saurait donc être réduite au passage que j'ai utilisé. Celui-ci rend néanmoins bien compte de l'esprit qui y préside et de la technique qui en découle

5. Luis J. Prieto, Messages et Signaux. Paris, PUF 1966, coll. Le Linguiste N° 2, p. 35 et 37. L'essentiel de ce livre a été repris dans Le Langage. Chapitre «La Sémiologie », Encyclopédie de la Pléiade

6. Ibidem, p.58

** Sans vouloir pousser l'analogie jusqu'au paradoxe, on peut dire que l'organisation sociale se présente à la limite sous un aspect sémiologique' Un sème se définit comme la correspondance entre une division déterminée du champ sémantique en classes complémentaires et une division analogue du champ noétique de même, sans aller aussi loin, le rapport social établit la correspondance entre les différents groupes et les distribue en «classes complémentaires»

7. Ibidem, p.58

8. Lewis CarolI, De l'autre côté du miroir. (Alice au pays des Merveilles.) Verviers, éd. Gérard & Co. 1963, coll. Bibliothèque Marabout géant illustré, p. 246

*** Nous le verrons plus longuement dans les deux derniers chapitres mais il est nécessaire de le garder à l'esprit pour éviter la tentation, comme c'est toujours le cas en pareille matière, de s'en tenir à l'aspect formel

**** Se rend-on -compte que depuis une décennie ou deux les archives «collection de pièces, titres, documents, dossiers anciens» comme les définit encore le dictionnaire (Petit Robert 1967) subissent une mutation dont on n'a pas encore pris conscience ? C'est en effet les films et les bandes magnétiques de la TV qui fourniront aux futurs historiens le plus clair de leur documentation. Pierre Schaeffer ne se prive pas de dire leur fait à ceux qui l'ignorent «Depuis des années et des années, des dizaines de milliers de gens dans le monde filment et enregistrent. Des foules, des hommes politiques, des accidents, des discussions, des visages. C'est un matériel prodigieux, Il paraît qu'il existe dans les universités ou au C.N.R.S. des personnalités qui s'occupent des sciences de l'homme' Elles ont les yeux fixés sur de menues enquêtes et des domaines réservés, bretons ou dogons. Pourquoi ne pas porter l'investigation dans cette masse de documents filmés ? Je vous assure que lorsque je regarde ces kilomètres d'images pendant des heures, j'ai l'impression, le soir, d'en savoir un peu plus sur l'homme : ceux qui filment autant que ceux qui sont filmés.» Pierre Schaeffer, L'Avenir à reculons. Paris, Casterman, 1970, coll. Mutations-Orientations, N° 8, Et que nous réservent magnétoscopes, vidéo-cassettes, etc. ?

9. André Martinet, Eléments de linguistique générale. Paris. Librairie Armand Colin, 1967, coIl. U2, N° 15, p. 23

10. Georges Mounin, «Langage», dans La Linguistique. Guide alphabétique. Paris. Editions Denoel, 1969, coll. Médiations Grand Format, p. 168

***** L'acte sémique, avons-nous vu, consiste, au moyen de signaux conçus et produits pour servir d'indices, à nous faire connaître quelque chose de certain à propos de quelque chose tenu de prime abord pour incertain. Dans la communication ainsi conçue et produite, l'opération capitale résulte d'une distinction que nous omettons presque toujours de faire : «Le sens et le signifié d'un signal sont deux choses différentes, met en garde Prieto le sens est un rapport social concret, le signifié par contre est une classe de rapports sociaux, c'est-à-dire une entité abstraite.» La distinction entre sens et signifié comme phénomènes concrets et entités abstraites se retrouve dans le signifiant et le signal «...qu'il ne faut à aucun prix confondre : le signal est un fait concret ; le signifiant par contre est une classe de faits concrets, c'est-à-dire une entité abstraite.» Luis J. Prieto, La Sémiologie, in Le Langage. Paris, Gallimard, NRF, 1968. Encyclopédie de la Pléiade, pp. 114, 122

Judith ou Salomé ?


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