CHAPITRE VIII
UNE DIMENSION NOUVELLE : LA DIFFUSION DE MASSE
pp. 212-219

UNE EXPÉRIENCE INTERSTITIELLE EN RENTRANT DU MIDI

C'est par millions que Français et étrangers circulent en voiture aux mois de juillet et août. Ce qui est, pour le gouvernement français aussi bien que pour la gendarmerie, l'objet de nombreux «problèmes». Mais, pour ceux qui «remontent de la Côte» par exemple, que se passe-t-il ? Apparemment rien de plus que le voyage qui conduit les «vacanciers» de la mer à leur domicile, disons de St-Tropez à Genève, par des routes secondaires (en partie), ou nationales (la fameuse N7 jusqu'à Avignon) halte pour voir l'exposition du Festival ; nuit dans un motel pour couper le voyage départ le lendemain par l'autoroute jusqu'à Valence de nouveau la nationale en direction de Grenoble...

A ce point, le lecteur se demandera s'il ne s'est pas trompé de feuillet, ou l'auteur de direction. Que vient faire ici cette évocation, si c'en est une, et dont il n'a, lui, que faire ?... C'est juste, et je m'en excuse mais il est difficile d'aborder les lisières de la positivité sans changer d'écriture. Telle qu'elle se pratique d'ordinaire, celle-ci situe en effet d'emblée la pensée à un niveau d'«objectivité» qui répond au découpage en «problèmes» et dont la fonc- tion est précisément de transformer la matière éparse en «objets». Or, ce qu'il convient d'interroger, c'est moins ce que retient notre découpage en objets et en problèmes que ce qui passe au travers et à quoi je donne, pour cette raison, le nom d'expérience interstitielle. Au risque de certaines notations que d'aucuns prendront pour des excentricités. Le dos bien calé contre le dossier, je regarde l'asphalte gris que partage la ligne jaune au milieu de la chaussée. De part et d'autre de la voiture apparaissent des arbres, des rochers, et beaucoup de panneaux que je me mets à observer plus assidûment quand vient l'heure du déjeuner...

Pour le moment, j'aime à poser les yeux sur les pins, les chênes-lièges, les genêts. Encore soixante-dix kilomètres jusqu'à Avignon il fait chaud je consulte de temps en temps le compteur de vitesse quatre-vingt-dix, cent, cent dix je suis bien dans la limite prescrite et qui m'est rappelée tous les deux ou trois kilomètres, je crois. Ce qui n'empêche pas plus d'une voiture de me dépasser, et moi de m'indigner en prenant à chaque fois ma femme à témoin... A quoi bon limiter la vitesse ? Il faudrait un système de surveillance beaucoup plus efficace... C'est comme ça qu'on provoque les accidents... Ai-je vérifié l'huile avant de partir ? Et l'eau ? A voir quand je ferai le plein sans trop tarder d'ailleurs ; l'aiguille indique que la réserve est près de s'épuiser. Je n'ai pas fait vérifier les pneus non plus insouciance. Et pourtant il a fait chaud à St-Tropez. Brusquement je me souviens de l'horrible accident que nous avons vu l'année précédente tout près de Brignolles deux voitures embouties, les morts sur la route je n'ai pas osé regarder en passant. Le moteur tourne, une bonne petite voiture, cette 204.

«Tu voudrais des fruits?» C'est à ma femme que je m'adresse. Voilà un moment que défilent les étalages de pêches et de melons au bord de la route... Menus faits, combien insignifiants, que pourraient aussi bien énumérer cent mille, deux millions, cent millions d'automobilistes, avec des variantes, bien sûr, en remplaçant par exemple les pins par des cactus, les chênes-lièges par des lions ou des éléphants (pourquoi pas ? Le safari est devenu article de consommation), ou par les stations d'essence... Mais c'est cela, précisément, qui compte l'expérience que font des centaines de mille, des millions d'automobilistes de façon quasi permanente sans qu'aucun éprouve vraiment le besoin de lui accorder une attention particulière et dont aucun ne garde de souvenir (à part les arrêts, pique-niques, déjeuners et, soyons justes, les «curiosités» qu'on a visitées).

Se dissolvent les gestes semi-automatiques, les mouvements de pensée, décisions, réflexions, les sentiments, les observations, tout le mécanisme de la conduite, qui nous occupe des heures durant : regarder le tableau de bord, appuyer sur l'accélérateur, freiner, embrayer, débrayer, ralentir au virage, redresser la voiture, regarder dans le rétroviseur, contempler le paysage, faire le plein d'essence, tourner le bouton de la radio, écouter les nouvelles («Moyen-Orient, la situation s'aggrave un nouveau raid des Égyptiens sur le canal de Suez riposte israélienne») ; le bavardage dans l'automobile ; toute la gesticulation qui met en œuvre muscles et réflexes pour interpréter les signes et les signaux : on veut me dépasser... serrons à droite... devant moi, une file, il faut ralentir... ai-je la place pour me lancer ?... tout le comportement automobile qui est à la fois une suite d'actions spécifiques, innombrables et sans cesse répétées, une série de visions, non moins innombrables et répétées, visions à longue distance quand je me laisse aller à contempler le paysage ou à rêver à moyenne distance quand j'observe la circulation, à distance courte quand je vérifie les indications du tableau de bord. Jusqu'au bruit du moteur qui m'accompagne durant des heures, jusqu'au bruit des autres voitures, des coups de klaxon, du crissement des pneus, parfois des coups de freins, qui se dissolvent...

N'y a-t-il pourtant pas quelque chose de notable dans le fait qu'au volant nous utilisons tous le même formulaire de gestes, selon les mêmes principes ? Nous avons tous droit aux mêmes possibilités : avancer, accélérer, ralentir, dépasser, reculer; nous subissons les mêmes contraintes capacité du moteur, limitation de la vitesse, priorité de droite, arrêt au feu rouge. Les comportements ont beau varier de cas en cas, les conditions dans lesquelles ils s'exercent sont identiques. En tant qu'automobiliste, chacun de nous met en œuvre des gestes, des pensées, des réponses, des choix, des orientations, des manœuvres du même ordre. Est-il dès lors déraisonnable de penser que s'élaborent en nous, sinon un langage, du moins une expérience et un cadre de référence dont le propre est de se distinguer de l'expérience et du cadre de référence non automobile ?

Certaines expressions, «feu vert», «embrayer», «débrayer», etc., sont déjà passées dans la langue, mais il se pourrait que l'action du comportement automobile soit beaucoup plus profonde et que notre «positivité» de piétons ou de sédentaires soit en train de se modifier. Que se passe-t-il quand on roule sur l'autoroute d'Avignon à Valence et qu'on cesse comme naguère de traverser Orange (disparu l'Arc de Triomphe...), Montélimar (plus d'odeur de nougat, sinon ce qui reste attaché au nom lui-même dessiné en lettres blanches sur le panneau bleu) et que, l'autoroute abandonnée à Valence, on découvre que les noyers se sont substitués d'un seul coup aux pins et aux chênes-lièges (disparues, aussi, les cigales). Dans cette expérience interstitielle (on traverse les localités, sans s'y arrêter), que deviennent encore ces informations en marge que sont prairies et maisons dont aucune ne se constitue en objet ? A l'espace qu'on arpentait depuis des millénaires se substitue la vision fuyante de l'homme qui roule. Comble du paradoxe, l'existence de la route semble plus explicite sur la carte qu'au volant C'est de cette connaissance effleurée, traversée, effilochée, mouvante qu'est faite notre expérience d'automobilistes.

Même si elle ne se distribue pas en «objets», en «problèmes», comment ne pas en tenir compte puisqu'elle nous concerne tous au plus profond de nous-mêmes ? Nous apprenons à conduire comme nous apprenons à parler. Les règles de la circulation ne sont pas sans analogie avec celles de la syntaxe. Peut-on aller jusqu'à dire que le trajet que l'on effectue en voiture, avec tous les choix qu'il propose à chaque manœuvre, rappelle la construction d'une phrase, avec la probabilité des choix qui s'opèrent terme à terme ? Mettre en mouvement la langue, les lèvres, les muscles du visage, articuler la colonne d'air du larynx aux lèvres, n'est-ce pas un peu ce que fait l'automobiliste quand il manœuvre le levier de vitesse, les freins, les phares, quand il appuie du pied sur l'accélérateur, quand il klaxonne, quand il observe la route pour dépasser ?... L'automobiliste communique avec les panneaux routiers dont les messages «répondent» à son passage et inversement. On objectera qu'il n'y a pas de comparaison entre la communication automobile, relativement simple, et la communication linguistique, infiniment complexe. Pourtant, la situation évolue. Le changement qui s'amorce pourrait se formuler en gros dans la question suivante : si toute communication s'accomplit au moyen d'un code, ensemble de règles et d'échanges qu'on apprend, tel le code linguistique, n'y a-t-il pas au principe de tout code un ensemble de dispositions, de gestes, de manoeuvres, de pratiques, bref, un ensemble d'opérations communes qui tiennent nécessairement aux conditions les plus habituelles dans les quelles on vit ? Tout code implique donc l'existence d'un autre code, moins explicite, qui lui sert de support, de lieu d'exercice, de champ de manœuvres. Codes-gigognes qui mettent en lumière l'interdépendance de notre physiologie et de notre psychologie- nos mouvements, nos déplacements, nos façons de manipuler les objets, nos façons de marcher, de nous adresser à autrui, d'établir des rapports avec nos semblables, nos façons de rouler, de téléphoner, de télégraphier, d'écouter la radio, de regarder la télévision, de prendre le train, l'avion.

Notre connaissance tout entière (conceptuelle, verbale et non verbale) se trouve initialement et finalement reliée au processus de communication dont les conditions nous échappent d'autant qu'elles sont plus banales. Mais l'enchaînement d'un code à l'autre n'est pas causal il s'agit toujours d'un conditionnement complexe. C'est pourquoi il est si difficile de changer. Quoi de plus simple, à première vue, que de passer des francs «légers» aux francs «lourds» ?... Voilà plus de dix ans que la mesure a été décrétée sans que les Français réussissent à diviser une somme par cent Jusqu'aux termes de «légers» et de «lourds» qui attestent, plus que la difficulté de l'opération, la résistance des usagers ! C'est que le franc lourd n'est pas la centième partie du franc léger, ou plutôt, il ne l'est qu'en apparence, dans la mesure où l'on tient le code monétaire pour un système isolé. En fait, le code «franc léger» s'articule sur une multitude d'autres codes, physique, physiologique, psychologique, esthétique, qui constituent la «profondeur codée» ; il s'enracine dans un espace, dans un temps, dans un ensemble d'institutions, d'actions, de faits et gestes qui résultent d'une expérience sociale prolongée. Ce n'est pas l'effet du hasard si le système métrique a fait table rase de l'Ancien régime : le code décimal exige une autre façon de vivre et de penser*. Les changements de codes impliquent des changements de structures.

Parlements, bâtiments officiels, parviennent de plus en plus difficilement à faire front aux messages des ondes hertziennes, à la circulation des voitures sur la terre, à la circulation des avions dans le ciel... «Une façade lisible à grande vitesse a été édifiée en utilisant les pare-soleil dont nous avons accentué l'effet cinétique par l'emploi du bleu et du rouge appliqué en dégradé», déclare Georges Patrix2 à propos de l'usine Pernod qui a été construite en bordure de l'autoroute de Marseille. Usine ou mairie, le fait est que tout bâtiment est aujourd'hui à la fois un édifice, stable par définition, occupant une portion fixe d'espace, et une «surface de passage», liée au mouvement des véhicules qui la modifie selon la vitesse. Aussi convient-il d'être particulièrement attentif à ces «phénomènes» qui, tel celui de l'automobile, n'ont pas encore de nom, et dont certains artistes prennent conscience. «La vitesse, dans notre civilisation moderne, note Vasarely, nous gagne et nous subjugue nous vivons dans le fulgurant, le foudroyant. Il était donc indispensable de soumettre l'œil à des agressions de plus en plus vives, de plus en plus intenses.

C'est ce que j'ai fait dans mes œuvres. Lorsque le premier être vivant a commencé à quitter la mer pour ramper sur la terre, il y a des millions d'années, il a subi l'agression des rayons ultraviolets et son organisme a dû s'adapter de façon à pouvoir se protéger et subsister. Nous sommes devant un problème analogue aujourd'hui, échapper à l'attraction terrestre pour aller vers d'autres planètes implique l'utilisation de la vitesse et les agressions qui s'ensuivent.

» C'est cette réalité nouvelle qu'il nous faut faire passer dans la peinture. C'est à ce niveau seulement qu'il peut y avoir signification cosmique, non à celui d'une quelconque représentation.»3

Or de nos jours, le déplacement des objets, la circulation des messages et des passagers, plus encore la circulation de l'information qui, pour la première fois, rivalise avec la lumière, bouleversent la situation et ébranlent le système tout entier. D'une part le savoir établi se révèle moins établi qu'il ne paraissait de l'autre, les innovations et les découvertes le mettent en défaut et au défi. Des phénomènes émergent auxquels rien dans son organisation ne nous préparait à faire face, ni même à soupçonner qu'ils émergeraient. Hier encore symbole du progrès, l'automobile est en train de nous asphyxier. Phare de notre société industrielle, l'usine empoisonne l'air, l'eau, les plantes, les animaux. «S.O.S. survie», on en est à dénoncer les méfaits du «croissez et multipliez !», à proclamer : «Popollution your baby» Fait plus grave, non seulement la positivité en cours nous empêche de voir les changements qui se préparent**, mais elle continue de façonner une structure mentale qui nous empêche, les ayant vus, de les considérer. A la dimension écologique qui est devenue nôtre s'opposent encore trop d'écrans culturels.


* C'est l'expérience éprouvante que les Anglais viennent de commencer en introduisant la décimalisation de la livre sterling

2. «Georges Patrix : le chantre du design». Les Nouvelles Littéraires, 24 juillet 1969

3. Jean-Louis Ferrier, Entretiens avec Victor Vasarely, Paris, Ed. Pierre Belfond, 1969, p. 58

** «... Une planète abandonnée au pullulement vorace de 7'000 millions d'habitants en l'année 2'000...» d'après les projections (hypothèse moyenne) du service compétent des Nations Unies (Cf. Courrier de l'Unesco, février 1967, p. 12 Jean Fourastié, Regards sur la population mondiale d'après-demain)


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