UNE EXPÉRIENCE INTERSTITIELLE EN RENTRANT
DU MIDI
C'est par millions que Français et
étrangers circulent en voiture aux mois de juillet et
août. Ce qui est, pour le gouvernement français
aussi bien que pour la gendarmerie, l'objet de nombreux
«problèmes». Mais, pour ceux qui
«remontent de la Côte» par exemple, que se
passe-t-il ? Apparemment rien de plus que le voyage qui
conduit les «vacanciers» de la mer à leur
domicile, disons de St-Tropez à Genève, par
des routes secondaires (en partie), ou nationales (la
fameuse N7 jusqu'à Avignon) halte pour voir
l'exposition du Festival ; nuit dans un motel pour couper le
voyage départ le lendemain par l'autoroute
jusqu'à Valence de nouveau la nationale en direction
de Grenoble...
A ce point, le lecteur se demandera s'il ne s'est pas
trompé de feuillet, ou l'auteur de direction. Que
vient faire ici cette évocation, si c'en est une, et
dont il n'a, lui, que faire ?... C'est juste, et je m'en
excuse mais il est difficile d'aborder les lisières
de la positivité sans changer d'écriture.
Telle qu'elle se pratique d'ordinaire, celle-ci situe en
effet d'emblée la pensée à un niveau
d'«objectivité» qui répond au
découpage en «problèmes» et dont la
fonc- tion est précisément de transformer la
matière éparse en «objets». Or, ce
qu'il convient d'interroger, c'est moins ce que retient
notre découpage en objets et en problèmes que
ce qui passe au travers et à quoi je donne, pour
cette raison, le nom d'expérience interstitielle. Au
risque de certaines notations que d'aucuns prendront pour
des excentricités. Le dos bien calé contre le
dossier, je regarde l'asphalte gris que partage la ligne
jaune au milieu de la chaussée. De part et d'autre de
la voiture apparaissent des arbres, des rochers, et beaucoup
de panneaux que je me mets à observer plus
assidûment quand vient l'heure du déjeuner...
Pour le moment, j'aime à poser les yeux sur les
pins, les chênes-lièges, les genêts.
Encore soixante-dix kilomètres jusqu'à Avignon
il fait chaud je consulte de temps en temps le compteur de
vitesse quatre-vingt-dix, cent, cent dix je suis bien dans
la limite prescrite et qui m'est rappelée tous les
deux ou trois kilomètres, je crois. Ce qui
n'empêche pas plus d'une voiture de me
dépasser, et moi de m'indigner en prenant à
chaque fois ma femme à témoin... A quoi bon
limiter la vitesse ? Il faudrait un système de
surveillance beaucoup plus efficace... C'est comme ça
qu'on provoque les accidents... Ai-je vérifié
l'huile avant de partir ? Et l'eau ? A voir quand je ferai
le plein sans trop tarder d'ailleurs ; l'aiguille indique
que la réserve est près de s'épuiser.
Je n'ai pas fait vérifier les pneus non plus
insouciance. Et pourtant il a fait chaud à St-Tropez.
Brusquement je me souviens de l'horrible accident que nous
avons vu l'année précédente tout
près de Brignolles deux voitures embouties, les morts
sur la route je n'ai pas osé regarder en passant. Le
moteur tourne, une bonne petite voiture, cette 204.
«Tu voudrais des fruits?» C'est à ma
femme que je m'adresse. Voilà un moment que
défilent les étalages de pêches et de
melons au bord de la route... Menus faits, combien
insignifiants, que pourraient aussi bien
énumérer cent mille, deux millions, cent
millions d'automobilistes, avec des variantes, bien
sûr, en remplaçant par exemple les pins par des
cactus, les chênes-lièges par des lions ou des
éléphants (pourquoi pas ? Le safari est
devenu article de consommation), ou par les stations
d'essence... Mais c'est cela, précisément,
qui compte l'expérience que font des centaines de
mille, des millions d'automobilistes de façon quasi
permanente sans qu'aucun éprouve vraiment le besoin
de lui accorder une attention particulière et dont
aucun ne garde de souvenir (à part les
arrêts, pique-niques, déjeuners et, soyons
justes, les «curiosités» qu'on a
visitées).
Se dissolvent les gestes semi-automatiques, les
mouvements de pensée, décisions,
réflexions, les sentiments, les observations, tout le
mécanisme de la conduite, qui nous occupe des heures
durant : regarder le tableau de bord, appuyer sur
l'accélérateur, freiner, embrayer,
débrayer, ralentir au virage, redresser la voiture,
regarder dans le rétroviseur, contempler le paysage,
faire le plein d'essence, tourner le bouton de la radio,
écouter les nouvelles («Moyen-Orient, la
situation s'aggrave un nouveau raid des Égyptiens sur
le canal de Suez riposte israélienne») ; le
bavardage dans l'automobile ; toute la gesticulation qui met
en uvre muscles et réflexes pour
interpréter les signes et les signaux : on veut me
dépasser... serrons à droite... devant moi,
une file, il faut ralentir... ai-je la place pour me
lancer ?... tout le comportement automobile qui
est à la fois une suite d'actions spécifiques,
innombrables et sans cesse répétées,
une série de visions, non moins innombrables et
répétées, visions à longue
distance quand je me laisse aller à contempler le
paysage ou à rêver à moyenne distance
quand j'observe la circulation, à distance courte
quand je vérifie les indications du tableau de bord.
Jusqu'au bruit du moteur qui m'accompagne durant des heures,
jusqu'au bruit des autres voitures, des coups de klaxon, du
crissement des pneus, parfois des coups de freins, qui se
dissolvent...
N'y a-t-il pourtant pas quelque chose de notable dans
le fait qu'au volant nous utilisons tous le même
formulaire de gestes, selon les mêmes principes ? Nous
avons tous droit aux mêmes possibilités
: avancer, accélérer, ralentir,
dépasser, reculer; nous subissons les mêmes
contraintes capacité du moteur, limitation de
la vitesse, priorité de droite, arrêt au feu
rouge. Les comportements ont beau varier de cas en cas, les
conditions dans lesquelles ils s'exercent sont identiques.
En tant qu'automobiliste, chacun de nous met en uvre
des gestes, des pensées, des réponses, des
choix, des orientations, des manuvres du même
ordre. Est-il dès lors déraisonnable de
penser que s'élaborent en nous, sinon un langage, du
moins une expérience et un cadre de
référence dont le propre est de se distinguer
de l'expérience et du cadre de
référence non automobile ?
Certaines expressions, «feu vert»,
«embrayer», «débrayer», etc.,
sont déjà passées dans la langue, mais
il se pourrait que l'action du comportement automobile soit
beaucoup plus profonde et que notre
«positivité» de piétons ou de
sédentaires soit en train de se modifier. Que se
passe-t-il quand on roule sur l'autoroute d'Avignon à
Valence et qu'on cesse comme naguère de traverser
Orange (disparu l'Arc de Triomphe...), Montélimar
(plus d'odeur de nougat, sinon ce qui reste attaché
au nom lui-même dessiné en lettres blanches sur
le panneau bleu) et que, l'autoroute abandonnée
à Valence, on découvre que les noyers se sont
substitués d'un seul coup aux pins et aux
chênes-lièges (disparues, aussi, les cigales).
Dans cette expérience interstitielle (on traverse les
localités, sans s'y arrêter), que deviennent
encore ces informations en marge que sont prairies et
maisons dont aucune ne se constitue en objet ? A l'espace
qu'on arpentait depuis des millénaires se substitue
la vision fuyante de l'homme qui roule. Comble du
paradoxe, l'existence de la route semble plus explicite sur
la carte qu'au volant C'est de cette connaissance
effleurée, traversée, effilochée,
mouvante qu'est faite notre expérience
d'automobilistes.
Même si elle ne se distribue pas en
«objets», en «problèmes», comment
ne pas en tenir compte puisqu'elle nous concerne tous au
plus profond de nous-mêmes ? Nous apprenons à
conduire comme nous apprenons à parler. Les
règles de la circulation ne sont pas sans analogie
avec celles de la syntaxe. Peut-on aller jusqu'à dire
que le trajet que l'on effectue en voiture, avec tous les
choix qu'il propose à chaque manuvre, rappelle
la construction d'une phrase, avec la probabilité des
choix qui s'opèrent terme à terme ? Mettre en
mouvement la langue, les lèvres, les muscles du
visage, articuler la colonne d'air du larynx aux
lèvres, n'est-ce pas un peu ce que fait
l'automobiliste quand il manuvre le levier de vitesse,
les freins, les phares, quand il appuie du pied sur
l'accélérateur, quand il klaxonne, quand il
observe la route pour dépasser ?... L'automobiliste
communique avec les panneaux routiers dont les messages
«répondent» à son passage et
inversement. On objectera qu'il n'y a pas de comparaison
entre la communication automobile, relativement simple, et
la communication linguistique, infiniment complexe.
Pourtant, la situation évolue. Le changement qui
s'amorce pourrait se formuler en gros dans la question
suivante : si toute communication s'accomplit au moyen d'un
code, ensemble de règles et d'échanges qu'on
apprend, tel le code linguistique, n'y a-t-il pas au
principe de tout code un ensemble de dispositions, de
gestes, de manoeuvres, de pratiques, bref, un ensemble
d'opérations communes qui tiennent
nécessairement aux conditions les plus habituelles
dans les quelles on vit ? Tout code implique donc
l'existence d'un autre code, moins explicite, qui lui sert
de support, de lieu d'exercice, de champ de manuvres.
Codes-gigognes qui mettent en lumière
l'interdépendance de notre physiologie et de notre
psychologie- nos mouvements, nos déplacements, nos
façons de manipuler les objets, nos façons de
marcher, de nous adresser à autrui, d'établir
des rapports avec nos semblables, nos façons de
rouler, de téléphoner, de
télégraphier, d'écouter la radio, de
regarder la télévision, de prendre le train,
l'avion.
Notre connaissance tout entière (conceptuelle,
verbale et non verbale) se trouve initialement et finalement
reliée au processus de communication dont les
conditions nous échappent d'autant qu'elles sont plus
banales. Mais l'enchaînement d'un code à
l'autre n'est pas causal il s'agit toujours d'un
conditionnement complexe. C'est pourquoi il est si difficile
de changer. Quoi de plus simple, à première
vue, que de passer des francs «légers» aux
francs «lourds» ?... Voilà plus de dix ans
que la mesure a été
décrétée sans que les Français
réussissent à diviser une somme par cent
Jusqu'aux termes de «légers» et de
«lourds» qui attestent, plus que la
difficulté de l'opération, la
résistance des usagers ! C'est que le franc lourd
n'est pas la centième partie du franc léger,
ou plutôt, il ne l'est qu'en apparence, dans la mesure
où l'on tient le code monétaire pour un
système isolé. En fait, le code «franc
léger» s'articule sur une multitude d'autres
codes, physique, physiologique, psychologique,
esthétique, qui constituent la «profondeur
codée» ; il s'enracine dans un espace, dans un
temps, dans un ensemble d'institutions, d'actions, de faits
et gestes qui résultent d'une expérience
sociale prolongée. Ce n'est pas l'effet du hasard si
le système métrique a fait table rase de
l'Ancien régime : le code décimal exige une
autre façon de vivre et de penser*. Les changements
de codes impliquent des changements de structures.
Parlements, bâtiments officiels, parviennent de
plus en plus difficilement à faire front aux messages
des ondes hertziennes, à la circulation des voitures
sur la terre, à la circulation des avions dans le
ciel... «Une façade lisible à grande
vitesse a été édifiée en
utilisant les pare-soleil dont nous avons accentué
l'effet cinétique par l'emploi du bleu et du rouge
appliqué en dégradé»,
déclare Georges Patrix2 à propos de
l'usine Pernod qui a été construite en bordure
de l'autoroute de Marseille. Usine ou mairie, le fait est
que tout bâtiment est aujourd'hui à la fois un
édifice, stable par définition, occupant une
portion fixe d'espace, et une «surface de
passage», liée au mouvement des véhicules
qui la modifie selon la vitesse. Aussi convient-il
d'être particulièrement attentif à ces
«phénomènes» qui, tel celui de
l'automobile, n'ont pas encore de nom, et dont certains
artistes prennent conscience. «La vitesse, dans notre
civilisation moderne, note Vasarely, nous gagne et nous
subjugue nous vivons dans le fulgurant, le foudroyant. Il
était donc indispensable de soumettre l'il
à des agressions de plus en plus vives, de plus en
plus intenses.
C'est ce que j'ai fait dans mes uvres. Lorsque
le premier être vivant a commencé à
quitter la mer pour ramper sur la terre, il y a des millions
d'années, il a subi l'agression des rayons
ultraviolets et son organisme a dû s'adapter de
façon à pouvoir se protéger et
subsister. Nous sommes devant un problème analogue
aujourd'hui, échapper à l'attraction terrestre
pour aller vers d'autres planètes implique
l'utilisation de la vitesse et les agressions qui
s'ensuivent.
» C'est cette réalité nouvelle
qu'il nous faut faire passer dans la peinture. C'est
à ce niveau seulement qu'il peut y avoir
signification cosmique, non à celui d'une quelconque
représentation.»3
Or de nos jours, le déplacement des objets, la
circulation des messages et des passagers, plus encore la
circulation de l'information qui, pour la première
fois, rivalise avec la lumière, bouleversent la
situation et ébranlent le système tout entier.
D'une part le savoir établi se révèle
moins établi qu'il ne paraissait de l'autre, les
innovations et les découvertes le mettent en
défaut et au défi. Des
phénomènes émergent auxquels rien dans
son organisation ne nous préparait à faire
face, ni même à soupçonner qu'ils
émergeraient. Hier encore symbole du progrès,
l'automobile est en train de nous asphyxier. Phare de notre
société industrielle, l'usine empoisonne
l'air, l'eau, les plantes, les animaux. «S.O.S.
survie», on en est à dénoncer les
méfaits du «croissez et multipliez !»,
à proclamer : «Popollution your baby» Fait
plus grave, non seulement la positivité en cours nous
empêche de voir les changements qui se
préparent**, mais elle continue de façonner
une structure mentale qui nous empêche, les ayant vus,
de les considérer. A la dimension écologique
qui est devenue nôtre s'opposent encore trop
d'écrans culturels.