CHAPITRE VIII
UNE DIMENSION NOUVELLE : LA DIFFUSION DE MASSE
pp. 219-220

«L'ACCIDENT N'EST PAS ACCIDENTEL» (CANDAU)

Six millions de blessés et cent cinquante mille morts en 1969. L'on s'étonnera peut-être de ces chiffres c'est que l'accident (problème ? phénomène ?) montre à l'évidence l'état de «non- évidence» dans lequel nous restons enfermés. La constatation dépasse de loin le cas de l'automobile, qui nous sert ici de loupe. Pour être moins spectaculaires, les accidents culturels ne sont peut-être pas moins dommageables ; mais les statistiques font défaut. Revenons donc à l'automobile. Tel que nous le considérons, l'accident peut brièvement être caractérisé comme un événement malheureux, que l'on tient pour imprévisible et qui, selon sa gravité, fait figure soit de fait divers, quand il s'agit de dégâts matériels ou de peu d'importance, soit de catastrophe, quand les victimes et les dommages sont importants ou nombreux, ou les deux à la fois.

Alors qu'on admet une certaine probabilité pour les heurts de carrosseries, bris de glaces, de phares et autres faits divers, l'accident, lui, se personnalise : «Qui est fautif ? Lequel des deux roulait trop vite ? Qui est coupable d'avoir bu de l'alcool ?» Mais dès que l'événement atteint la dimension catastrophique, ni la probabilité, ni la responsabilité ne sont senties comme des facteurs suffisants, c'est à la fatalité qu'on fait appel, fatalité tenue pour une force à la fois surhumaine, obscure, malveillante et qui frappe aveuglément d'où le sentiment de destin qui lui est associé et qu'on retrouve dans les formulations courantes «tragédie fatale», «fatalité tragique», «tragédie de la route», «la route qui tue», etc. Hors ce cas extrême, l'accident est ressenti comme quelque chose qui n'aurait pas dû se produire et donc - c'est le corollaire - qu'on aurait pu ou dû prévenir. Ce qui signifie expressément que dans notre esprit existe et subsiste l'idée d'une circulation dont le propre serait d'être exempte d'accidents. En dépit de ce que nous vivons quotidiennement, en dépit des statistiques, nous entretenons une conception, non pas tant utopique qu'idéale - c'est en quoi elle est pernicieuse - qui nous accule aux contradictions. D'une part, nous «punissons» le ou les fautifs, ce qui permet de localiser, de personnaliser, de dater, et par là même d'isoler le méfait, de le tenir en quelque sorte pour non- essentiel, pour «accidentel» : de l'autre, les assurances fixent le montant des primes, non pas sur l'idée qu'elles se font de la circulation, auquel cas elles iraient à la ruine, mais sur les statistiques qui font de l'accident une partie intégrante du phénomène automobile.

Alors que chaque week-end compte un pourcentage certain de morts et de blessés, nous continuons de croire à l'imprévisible, à la fatalité, aux concours de circonstances («s'il était parti une minute plus tôt», «ou plus tard,,.») nous continuons d'utiliser le concept d'accident avec ses connotations étymologique et mythique (l'étymologie suggérant le fortuit le contingent, par opposition à ce qui se produit nécessairement ou de façon intentionnelle le mythe suggérant pour sa part que ceux qui s'installent au volant contractent simultanément l'«essence automobiliste», et les réflexes requis) ; nous continuons de croire à l'exorcisme que constitue la punition de ce que nous continuons encore d'appeler «inattention», «fautes de conduite», «excès de vitesse», «infractions au code de la route», tout en recourant au système des assurances qui monnaient purement et simplement morts, blessés, dommages et fautes*. Or nous participons de plus en plus à une «connaissance automobile», j'entends, sans jouer sur les mots, à la fois une connaissance qui utilise les véhicules modernes, de l'auto à l'avion, de l'avion à l'émetteur de télévision, et une connaissance qui se meut de soi-même, dont le propre est le mouvement. Dès lors n'est-il pas à craindre que la circulation du savoir ou de la connaissance comporte des accidents dont les traumatismes ne sont pas moins dangereux que ceux dus aux accidents de la route ? A craindre que l'éducation, qui en reste aux structures périmées, soit à l'origine des névroses dont les effets se multiplient sous nos yeux ?

La comparaison n'est pas «accidentelle». N'est-il pas singulier de constater avec quel soin nous continuons de «personnaliser» certaines idées, certains faits ? Quelle est la première œuvre impressionniste ? Qui a utilisé pour la première fois le vers libre ? Le besoin de localiser, le besoin de dater, utiles dans une perspective linéaire de l'histoire, ne semblent plus guère de mise quand les phénomènes se manifestent moins comme des points dans un système de coordonnées que comme des forces qui se propagent dans le milieu social et qui, sans pour autant répudier l'originalité de l'artiste, doivent être étudiés à l'intérieur du processus de la diffusion et de la réception.

C'est que nos comportements sont configurés par des schèmes qui ne sont ni aperçus, ni sentis comme tels, et qui agissent à la manière des «lois» établies par la Gestalttheorie : les figures prennent forme sur un fond, et grâce à lui. Que le rapport s'altère, que les termes basculent dans un sens ou dans l'autre, apparaissent alors des figures dites ambiguës, qu'on ne peut voir sans malaise, et dont on se détourne quand elles deviennent impossibles.

De nos jours, les phénomènes émergents multiplient les situations ambiguës et impossibles d'où les sentiments de déchirement, de rupture, d'écartèlement que nous éprouvons, accompagnés à la fois de souffrance, d'irritation, d'impatience devant les malentendus, les divergences, les gaspillages, les dispersions, les retards, les mesures rétrogrades, les manœuvres dilatoires et contradictoires. L'écartèlement ne provient-il pas de ce que nous continuons de juger en fonction de références fixes alors qu'elles se sont mises en mouvement ? Ce qui substituerait à l'image d'un objet en instance de rupture celle, plus difficile à conserver, de forces qui se doublent, se croisent, la «réalité» devenant elle-même mobile. Et même si l'analyse a besoin de parler de «situations», de «problèmes», de «positions», tous termes impliquant un point de vue statique, il se pourrait qu'aujourd'hui ces termes doivent être «dynamisés».

L'examen du comportement nous montre que la «banalité» de la conduite est faite de conditions communément acceptées. A la lumière de l'accident, il nous montre comment nous restans assujettis à des schèmes dont les contradictions ne sont pas près de nous inquiéter.

Je ne vaudrais pas laisser entendre, que j'assimile le rôle de l'artiste à celui de l'assureur !... Mais il se pourrait bien que la société, sans même s'en rendre compte, investît l'artiste d'une charge pour le moins aussi importante et qui consiste à prévenir des «accidents» peut-être plus graves que ceux de la circulation automobile, autrement que par un systèmes de primes


* N'est-il pas singulier de constater aussi que notre sens de la catastrophe varie selon que les victimes sont successives ou simultanées, éparses ou rassemblées ?


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