«L'ACCIDENT N'EST PAS ACCIDENTEL»
(CANDAU)
Six millions de blessés et cent cinquante mille
morts en 1969. L'on s'étonnera peut-être de ces
chiffres c'est que l'accident (problème ?
phénomène ?) montre à l'évidence
l'état de «non- évidence» dans
lequel nous restons enfermés. La constatation
dépasse de loin le cas de l'automobile, qui nous sert
ici de loupe. Pour être moins spectaculaires, les
accidents culturels ne sont peut-être pas moins
dommageables ; mais les statistiques font défaut.
Revenons donc à l'automobile. Tel que nous le
considérons, l'accident peut brièvement
être caractérisé comme un
événement malheureux, que l'on tient
pour imprévisible et qui, selon sa gravité,
fait figure soit de fait divers, quand il s'agit de
dégâts matériels ou de peu d'importance,
soit de catastrophe, quand les victimes et les
dommages sont importants ou nombreux, ou les deux à
la fois.
Alors qu'on admet une certaine probabilité pour
les heurts de carrosseries, bris de glaces, de phares et
autres faits divers, l'accident, lui, se personnalise
: «Qui est fautif ? Lequel des deux roulait trop vite ?
Qui est coupable d'avoir bu de l'alcool ?» Mais
dès que l'événement atteint la
dimension catastrophique, ni la probabilité, ni la
responsabilité ne sont senties comme des facteurs
suffisants, c'est à la fatalité qu'on fait
appel, fatalité tenue pour une force à la fois
surhumaine, obscure, malveillante et qui frappe
aveuglément d'où le sentiment de destin qui
lui est associé et qu'on retrouve dans les
formulations courantes «tragédie fatale»,
«fatalité tragique», «tragédie
de la route», «la route qui tue», etc. Hors
ce cas extrême, l'accident est ressenti comme quelque
chose qui n'aurait pas dû se produire et donc - c'est
le corollaire - qu'on aurait pu ou dû prévenir.
Ce qui signifie expressément que dans notre esprit
existe et subsiste l'idée d'une circulation dont le
propre serait d'être exempte d'accidents. En
dépit de ce que nous vivons quotidiennement, en
dépit des statistiques, nous entretenons une
conception, non pas tant utopique qu'idéale - c'est
en quoi elle est pernicieuse - qui nous accule aux
contradictions. D'une part, nous «punissons» le ou
les fautifs, ce qui permet de localiser, de personnaliser,
de dater, et par là même d'isoler le
méfait, de le tenir en quelque sorte pour non-
essentiel, pour «accidentel» : de l'autre, les
assurances fixent le montant des primes, non pas sur
l'idée qu'elles se font de la circulation, auquel cas
elles iraient à la ruine, mais sur les statistiques
qui font de l'accident une partie intégrante du
phénomène automobile.
Alors que chaque week-end compte un pourcentage
certain de morts et de blessés, nous continuons de
croire à l'imprévisible, à la
fatalité, aux concours de circonstances («s'il
était parti une minute plus tôt», «ou
plus tard,,.») nous continuons d'utiliser le concept
d'accident avec ses connotations étymologique et
mythique (l'étymologie suggérant le fortuit le
contingent, par opposition à ce qui se produit
nécessairement ou de façon intentionnelle le
mythe suggérant pour sa part que ceux qui
s'installent au volant contractent simultanément
l'«essence automobiliste», et les réflexes
requis) ; nous continuons de croire à l'exorcisme que
constitue la punition de ce que nous continuons encore
d'appeler «inattention», «fautes de
conduite», «excès de vitesse»,
«infractions au code de la route», tout en
recourant au système des assurances qui monnaient
purement et simplement morts, blessés, dommages et
fautes*. Or nous participons de plus en plus à une
«connaissance automobile», j'entends, sans jouer
sur les mots, à la fois une connaissance qui utilise
les véhicules modernes, de l'auto à l'avion,
de l'avion à l'émetteur de
télévision, et une connaissance qui se meut de
soi-même, dont le propre est le mouvement. Dès
lors n'est-il pas à craindre que la circulation du
savoir ou de la connaissance comporte des accidents dont les
traumatismes ne sont pas moins dangereux que ceux dus aux
accidents de la route ? A craindre que l'éducation,
qui en reste aux structures périmées, soit
à l'origine des névroses dont les effets se
multiplient sous nos yeux ?
La comparaison n'est pas «accidentelle».
N'est-il pas singulier de constater avec quel soin nous
continuons de «personnaliser» certaines
idées, certains faits ? Quelle est la première
uvre impressionniste ? Qui a utilisé pour la
première fois le vers libre ? Le besoin de localiser,
le besoin de dater, utiles dans une perspective
linéaire de l'histoire, ne semblent plus guère
de mise quand les phénomènes se manifestent
moins comme des points dans un système de
coordonnées que comme des forces qui se propagent
dans le milieu social et qui, sans pour autant
répudier l'originalité de l'artiste, doivent
être étudiés à l'intérieur
du processus de la diffusion et de la réception.
C'est que nos comportements sont configurés par
des schèmes qui ne sont ni aperçus, ni sentis
comme tels, et qui agissent à la manière des
«lois» établies par la Gestalttheorie : les
figures prennent forme sur un fond, et grâce à
lui. Que le rapport s'altère, que les termes
basculent dans un sens ou dans l'autre, apparaissent alors
des figures dites ambiguës, qu'on ne peut voir sans
malaise, et dont on se détourne quand elles
deviennent impossibles.
De nos jours, les phénomènes
émergents multiplient les situations
ambiguës et impossibles d'où les sentiments de
déchirement, de rupture, d'écartèlement
que nous éprouvons, accompagnés à la
fois de souffrance, d'irritation, d'impatience devant les
malentendus, les divergences, les gaspillages, les
dispersions, les retards, les mesures rétrogrades,
les manuvres dilatoires et contradictoires.
L'écartèlement ne provient-il pas de ce que
nous continuons de juger en fonction de
références fixes alors qu'elles se sont mises
en mouvement ? Ce qui substituerait à l'image d'un
objet en instance de rupture celle, plus difficile à
conserver, de forces qui se doublent, se croisent, la
«réalité» devenant elle-même
mobile. Et même si l'analyse a besoin de parler de
«situations», de «problèmes», de
«positions», tous termes impliquant un point de
vue statique, il se pourrait qu'aujourd'hui ces termes
doivent être «dynamisés».
L'examen du comportement nous montre que la
«banalité» de la conduite est faite de
conditions communément acceptées. A la
lumière de l'accident, il nous montre comment nous
restans assujettis à des schèmes dont les
contradictions ne sont pas près de nous
inquiéter.
Je ne vaudrais pas laisser entendre, que j'assimile le
rôle de l'artiste à celui de l'assureur !...
Mais il se pourrait bien que la société, sans
même s'en rendre compte, investît l'artiste
d'une charge pour le moins aussi importante et qui consiste
à prévenir des «accidents»
peut-être plus graves que ceux de la circulation
automobile, autrement que par un systèmes de
primes