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L'événement que l'humanité a vécu dans la nuit du 20 au 21 juillet 1969 est d'une telle importance qu'il faut passer outre à la crainte ou au scrupule qu'on pourrait avoir de «tirer parti de l'actualité». Crainte et scrupule qui restent, soit dit en passant, tributaires des attitudes mentales que j'ai déjà dénoncées. En quoi et pourquoi la chute de Byzance, le changement cadastral au XVIIIe siècle, ou même l'évolution de la culture et de l'industrie au XIXe siècle font-ils d'emblée «sérieux» et se proposent-ils d'emblée comme sujets de thèse sinon parce qu'ils sont accrédités ? Par qui ? Au nom de quoi ? Faut-il donc attendre une décennie, le recul du temps, pour aborder les effets du débarquement sur la Lune ? Même s'il est puéril d'affirmer qu'on peut tous les dénombrer, il faut au moins commencer par retenir ceux qui se dégagent. Or c'en est fait maintenant de l'idée que la Lune soit une déesse - depuis longtemps sans doute - qu'elle s'appelle Astarté, Istar ou Séléné c'en est fait de l'idée qu'elle exerce une influence magique ou qu'elle soit, selon les Vedas, «le monde... où l'on reçoit la récompense des bonnes uvres faites sans avoir renoncé à leur fruit», mais que «cette récompense n'a qu'un temps fixé, ajoutent les Védas, après lequel on renaît dans un monde inférieur...» c'en est fait qu'elle soit, comme chez Dante, «le séjour de la Virginité...», ou, plus simplement, la compagne de notre en- fance, qui marche du même pas, qui s'arrête en même temps, qui nous envoie ses rayons quand on a les yeux mouillés... La mythologie a vécu. Jusqu'à la mythologie familiale : «Tu veux la lune ?»... Tout ce qui faisait d'elle un être, une force, un symbole surnaturels, par définition hors de notre portée, n'est plus. Avec Neil Armstrong, nous avons tous mis le pied sur la Lune. Tel est le premier renversement. José Maria Yturralde "Figure impossible" 1969 Deuxième renversement : même si la technologie moderne était allée, dans la foulée de Jules Verne, à l'extrême pointe de l'imaginable, nul n'était vraiment prêt à croire qu'elle réussirait à arracher à la Terre une masse de 43'863 tonnes (alors qu'on en était à discuter, il n'y a pas si longtemps encore, de l'avenir des plus lourds que l'air), de propulser cette masse dans l'espace sur près de 360'000 km en déjouant les embûches de l'attraction, de déposer la partie habitée de cette masse sur la Lune et de la ramener sur la Terre, ceci avec trois hommes à bord en guise de pionniers, de héros et de greffiers, l'exploit homologué portant les noms d'Armstrong, d'Aldrin et de Collins. Que le voyage ait eu lieu, qu'il ait eu lieu selon la trajectoire et les points choisis, qu'il se soit déroulé aux heures, aux minutes, aux secondes prévues, que l'homme ait pu voir la face jusqu'ici cachée de la Lune, et cela aussi nettement et distinctement que la face qu'il contemple depuis des millénaires, voilà qui hisse la technologie à la place occupée par les dieux... Le troisième renversement est plus étonnant s'il se peut : des opérations qui, par définition, se situent hors de la portée de notre vue, dans l'obscurité du cosmos, et dont une partie se déroule derrière la Lune, de telles opérations ont pu être suivies en direct de façon presque permanente par quelque 500 à 600 millions de téléspectateurs alors que pendant des millénaires la connaissance a toujours été un phénomène différé, réservé sélectivement à certaines classes. Prenons l'exemple simplifié à
l'extrême d'une éclipse de Lune, telle que
l'ont vécue les premières
sociétés. L'événement suscitait
crainte et tremblement, que suivaient des
cérémonies, souvent des sacrifices
destinés à rétablir le cours normal des
choses. Dans les sociétés de type
archaïque traditionnel, l'événement
n'était pas simplement subi la magie à
laquelle il était fait appel fournissait le
schème causal et les comportements tenus pour
efficaces. Mais à presque toutes les époques
il est avéré que les prêtres - tout au
moins une partie d'entre eux- avaient réussi à
établir que l'éclipse était une
occultation provisoire de la Lune qu'on pouvait
décrire et, à partir d'observations
naturelles, dans une certaine mesure même
prédire. On sait le parti qu'en ont tiré les
prêtres mésopotamiens et égyptiens en
particulier. A côté de la connaissance magique,
la seule connue du peuple et vécue par lui comme
telle, existait un savoir, sinon scientifique, du moins
préscientifique. L'éclipse était
donc, non pas un seul et même événement,
mais deux événements distincts se/on la
connaissance qu'on en avait et qu'on pouvait en prendre
: Si l'on passe sans transition des éclipses primitives à l'aube du XXe siècle, que trouve-t-on ? A travers les vicissitudes des siècles et des civilisations, pour finir (ou presque) un système bien établi, celui de Newton, qui répondait depuis le XVlle siècle à toutes les questions et qui, partant de la loi de la gravitation universelle, de l'espace et du temps tenus pour absolus, donnait satisfaction à tous. Sauf à certains frondeurs, dont Einstein qui mit en cause la théorie «parfaite» de Newton pour établir d'abord la théorie de la relativité restreinte, puis la théorie de la relativité généralisée d'où est sortie la notion nouvelle du continuum espace-temps. En formulant les lois de la physique pour n'importe quel système de coordonnées, la théorie de la relativité généralisée établit que la loi de Newton, qu'on imaginait universelle, s'applique en fait au seul système de coordonnées d'inertie de la physique classique. II s'ensuit, déclare expressément Einstein que «l'ancienne théorie est un cas limite spécial de la nouvelle» et que «notre monde n'est pas euclidien. La nature de notre monde est façonnée par les masses et leurs vitesses (...)»4 Chacun connaît la célèbre formule dans laquelle Einstein enferme le secret de l'univers : E = mc2 et selon laquelle la matière et l'énergie sont interchangeables. Chacun sait le rôle qu'a joué cette équation dans les démarches qui ont été faites auprès du Président Roosevelt pour l'avertir des conséquences formidables qui pourraient résulter de la désintégration de la matière. Chacun sait, mieux encore, ce qu'il en est depuis la nuit du 16 juillet 1945, date à laquelle eut lieu dans le désert d'Alamogordo la première transformation de la matière en énergie, et que symbolise depuis le nom tristement célèbre d'Hiroshima. Mais, quelque illustre qu'ait été Einstein, quelque populaire sa tête aux cheveux ébouriffés, quelque terrifiantes qu'aient été les premières explosions thermonucléaires et celles qui se poursuivent, on peut affirmer que la théorie de la relativité générale est quasiment inexistante pour le public. La connaissance scientifique reste inaccessible à qui ne dispose pas de l'outillage intellectuel requis, à qui manque l'apprentissage scientifique, même si ses effets nous concernent. Toutes proportions gardées, la situation n'est pas tellement différente de celle qui avait cours dans les sociétés archaïques. Mais voici que notre époque est le siège d'un phénomène entièrement nouveau : pour la première fois dans l'histoire, un événement non perceptible est vécu simultanément et collectivement de la même manière par les usagers des mass media. Je n'entends pas dire que tout le monde interprète les choses de la même façon (il n'est que de penser aux «contrôleurs» de Houston qui suivent sur l'écran les images en vue d'une intervention éventuelle), mais il reste que la télévision, et la radio dans une certaine mesure, ont réussi pour la première fois à établir, à pareille échelle, sinon exactement une connaissance commune, du moins, et ceci indubitablement, une dimension commune. Physicien, géomètre, tourneur, mathématicien, dactylo, gardien de musée, vendeur, chacun a éprouvé, ou a pu éprouver par l'image et/ou le son dans son propre corps, qui est à sa manière son «module de service», ce que c'est que d'être libéré des quatre cinquièmes de son poids, ce que c'est que de faire des «sauts de kangourou» sur la Lune (à preuve qu'aussitôt dite, l'expression s'est imposée), ce que c'est que de voir dans la visière de l'autre le reflet de son propre masque... Alors que la connaissance scientifique tend toujours plus à se formaliser et à s'axiomatiser, donc à devenir plus abstraite, il se trouve paradoxalement que ses effets tendent toujours plus, grâce à la communication de masse, à faire l'objet d'une expérience plus large et, pourrait-on dire, plus concrète. Si l'apesanteur en tant que phénomène physique reste un mystère pour la plupart, le spectacle de l'apesanteur est chose courante aujourd'hui. Sans discussion ni question, nous acceptons la pesanteur diminuée telle que nous l'avons éprouvée par procuration à chaque pas d'Armstrong, à chaque geste de Collins ; elle est désormais pour nous un cas particulier de l'attraction terrestre, qui nous semble à son tour devenir, par comparaison, un cas particulier de la pesanteur en général. Même si les savants attachent à ces images, répétons-le, une signification qui nous échappe sur le plan scientifique, c'est un fait qu'ils voient les mêmes images que nous, en même temps que nous et qu'ils les reçoivent comme nous au niveau de leur corps, de leurs sens, de l'imaginaire. Quelque abstraite que soit la science, l'expérience prend une dimension sensorielle et collective par les mass media. Ceux-ci ne sont ni de simples diffuseurs, ni de simples «vulgarisateurs»; ils créent une dimension de l'objet ou de l'événement inconnue auparavant. Faut-il se risquer à l'appeler, après les trois dimensions du solide euclidien et la quatrième dimension de l'espace-temps : dimension de la diffusion massive ? La dichotomie abstrait-concret cesse d'être rigoureuse. Entre les deux termes opposés se profile un troisième terme qui fournit, par le truchement de l'image, une sorte de continuum abstrait-concret. C'est ainsi que l'expérience de l'homme ex-terré, ex-centré, ex-anthropomorphisé, c'est ainsi que l'expérience de l'homme qui voit la Terre, sa Terre, comme un objet, et qui soudain découvre le clair de Terre à la place du clair de Lune, n'est plus affaire de calculs réservés aux seuls initiés, mais un vécu global. «Les mass media sont des multiplicateurs de mobilité psychique», observe Daniel Lerner.»5 Ils augmentent en nous ce qu'il appelle l'«empathie», le pouvoir que nous avons de nous adapter à des situations sans cesse changeantes. Entre le raisonnement, qui relève de la pensée scientifique, et l'empirisme quotidien du bon sens, prend désormais place la communication par empathie dans laquelle se retrouvent le savant et l'homme du commun. Une nouvelle médiatisation se propose un nouveau champ se dessine, ouvert aux événements «en voie de constitution», aux «phénomènes en émergence». Ce n'est pas un hasard si le premier débarquement sur la Lune suscita la réunion à l'écran de toute une série de spécialistes le physicien expliqua l'événement par rapport à la physique le biologiste par rapport à la biologie, le sociologue par rapport à la société, l'ecclésiastique par rapport à Dieu, l'artiste par rapport aux formes imaginaires... Chacun d'eux domestiquant la connaissance sauvage à sa manière chacun d'eux, pour employer une autre image, branchant l'événement sur sa discipline chacun d'eux suppléant à l'irruption du direct par l'organisation différée de son propre savoir. Le fait remarquable est néanmoins qu'en l'occurrence l'événement défia jusqu'au bout chacun des spécialistes, la conscience publique n'ayant pourtant pas trop de tous pour «mettre en ordre» ce qui dépassait les cadres de la connaissance établie et même de l'imagination. Ainsi naît le sentiment à la fois confus et complexe que les perspectives et les disciplines particulières pourraient se compléter sans se nuire. C'est de cela que le public - homme de science ou de la rue commence de prendre conscience devant l'écran de télévision, à l'écoute du transistor et, de façon générale, au contact des mass media. La communication de masse n'est pas seulement un phénomène quantitatif elle est une autre forme de communication dans laquelle la connaissance nous parvient, non plus seulement par les voies sélectives des disciplines établies, mais dans le jaillissement d'une information «native». Encore qu'il ne faille pas abuser de l'épithète. En matière d'information il n'y a pas de donnée originelle, ni de degré zéro, puisque la communication est toujours un processus à la fois technique et social. Les mass media ne se bornent pas à fournir une information brute et approximative que les disciplines instituées seraient appelées à raffiner ou à dégrossir par la suite ils nous font «découvrir» un état différent de la réalité qui précède la mise en forme disciplinaire et qu'il était impossible de connaître avant eux puisque c'est avec eux que cet état vient au jour. N'est-il pas singulier que l'entreprise la plus coûteuse de tous les temps ait été consacrée à réaliser un rêve et que les images de ce rêve aient pu apparaître simultanément sur des centaines de millions d'écrans ? Ainsi les hommes d'aujourd'hui savent qu'ils ont émergé dans le cosmos comme autrefois ils avaient émergé de l'océan.
5. Daniel Lerner, The passing of traditional Society. Moderning the Middle-East. New York, The free Press. 1958 |