La peinture moderne est née du refus de l'esthétique académique et du système social qui la fondait. Paul Gauguin devait consommer cette rupture.
A cet égard, son destin fut exemplaire : né sous le signe de la révolution, c'est une révolution qu'il accomplit en peinture. Paul a trois ans lorsque son père, journaliste, emmène sa famille au Pérou. De retour à Paris, le jeune homme s'engage dans la marine. En 1871, il est employé de change et mène une vie bourgeoise. Peintre du dimanche, il collectionne les impressionnistes et se lie avec l'un d'entre eux Pissarro.
Dès 1883, il se consacre entièrement à la peinture. Ces années sont difficiles, et la vie citadine ne lui convient pas. Un village du Finistère, Pont-Aven, lui révèle ce qu'il cherche : "dans un pays aux murs archaïques une atmosphère différente de nos milieux civilisés à outrance". Mais Pont-Aven ne lui paraît qu'un succédané d'exotisme. Il s'agit de quitter l'Occident. La Martinique, puis Tahiti, la Dominique enfin, lui apportent la "tranquillité et la "solitude". C'est dans la dernière de ces îles que la mort emporte Gauguin, en 1903.
Pont-Aven marque une étape importante dans la carrière de Gauguin. Le peintre y rejoint Émile Bernard et Sérusier dont les préoccupations de métier sont proches des siennes. L'impressionnisme leur a révélé la lumière et le pouvoir des couleurs pures. Mais ils lui reprochent son caractère dissolvant et son obéissance à la seule sensation visuelle. "Ils cherchèrent autour de l'il et non au centre mystérieux de la pensée." René Huyghe prolonge ainsi ces propos de Gauguin : "Or la révolution qui s'accomplit vers 1885 entend orienter l'art vers une vérité qui soit non plus dans le monde extérieur, mais dans cette pensée et dans la sensibilité de l'artiste."
Par conséquent il faut que l'artiste réinvente les signes d'une réconciliation de l'homme avec la nature Les arts primitifs, le bas-relief égyptien, le vitrail roman, l'image d'Épinal mettent en uvre de tels symboles. Il ne s'agit pas d'investir ces signes d'intentions qui leur seraient étrangères, mais de retrouver en eux les raisons profondes qui les ont fait naître.
La ligne souple qui cerne une forme épurée à l'extrême, la couleur pure parlent alors le langage élémentaire de celui qui se retrouve dépouillé de tout préjugé devant le monde mystérieux. L'imagination commande, qui est fidèle aux données les plus profondes de l'homme : "Tahiti" est "fidèlement imaginée ".
Gauguin ne se contente pas de peindre ; la gravure sur bois l'oblige à se mesurer avec le matériau grossier tel qu'il se présente à l'indigène qu'il côtoie.
A l'aube d'une civilisation machiniste, technocrate, dont l'homme attend son bonheur, Gauguin tente de retrouver l'innocence sauvage. Aux canons du positivisme, il a le courage d'opposer la poursuite du mystère indéchiffrable ; "D'où venonsnous ? Qui sommes-nous? Où allons-nous ?"