TOME VII

J-B. CAMILLE COROT
1796 - 1875

"Quand on est livré à soi-même en face de la nature, on se tire d'affaire comme on peut et, naturellement, on se compose une manière à soi. Oui, je mets du blanc dans mes tons, mais je vous jure que je ne le fais pas par principe. C'est mon instinct qui m'y pousse et j'obéis à mon instinct". Au dix-neuvième siècle, tout est neuf dans ce langage qui prend, à l'occasion, un tour brutal "Le Poussin, les grandes lignes, le classique, je m'en fous bien ! Je suis dans les bois, moi." Qui est cet énergumène pour tenir de tels propos contre l'académisme et oser se fier à son instinct plutôt qu'à la tradition ?

Camille Corot, dont ses contemporains louaient la discrétion, la gentillesse. Avec une admirable continuité, mêlant la tendresse et l'acharnement, le peintre français bouscule les habitudes de son temps.

Corot débute en peinture sous le règne de David. Un voyage en Italie semble annoncer la plus conventionnelle des carrières. Que cherchet-il à Rome sinon les vestiges de l'empire disparu, le frisson de l'histoire ? Le peintre et le critique de son temps n'affirment-ils pas que "l'art de peindre… ne devrait comprendre qu'un seul genre la peinture d'histoire" ? L'Italie attend Corot pour lui révéler une part de son mystère : le pouvoir de la lumière,

Chez Corot, la lumière n'est plus un éclairage extérieur au paysage, aux monuments dont il aurait à flatter les volumes. C'est un élément qui baigne les choses et les imprègne. Légère, elle se modifie au gré des heures, modifiant par là les objets comme les rapports qui nous lient à eux. Corot aime à la saisir à l'aube ou au crépuscule, à l'instant où l'atmosphère vaporeuse la retient suspendue à sa toile diaphane. Alors elle palpite, trésor éphémère. Dans l'instant le fugitif et l'immobile communient. La nature n'est plus le décor "désertique" dont parle David, où prennent place les scènes héroïques de l'histoire mobile, perceptible dans le jeu des valeurs (jeu de perpétuelle métamorphose, conforme au caprice de la lumière), elle devient le témoin de la vie qui nous habite, elle trahit et traduit nos états d'âme.

Quand la peinture de genre triomphe, Corot renoue avec la longue tradition française du paysage pratiquement ininterrompue depuis les TRÈS RICHES HEURES Du DUC DE BERRY, c'est-à-dire depuis le quinzième siècle. Le romantisme donne un regain d'actualité à la Nature ; mais René et Werther prennent plaisir à disparaître devant les éléments déchaînés la mer tumultueuse et la montagne écrasante reflètent leurs passions intérieures. Corot nous propose au contraire une nature médiatrice qui exprime, dans sa profonde harmonie et sa douceur, l'homme réconcilié avec le monde.

Avec lui la lumière devient un agent plastique : alors peut venir l'impressionnisme.