"Quand on est livré à soi-même en
face de la nature, on se tire d'affaire comme on peut et,
naturellement, on se compose une manière à
soi. Oui, je mets du blanc dans mes tons, mais je vous jure
que je ne le fais pas par principe. C'est mon instinct qui
m'y pousse et j'obéis à mon instinct". Au
dix-neuvième siècle, tout est neuf dans ce
langage qui prend, à l'occasion, un tour brutal
"Le Poussin,
les grandes lignes, le classique, je m'en fous bien !
Je suis dans les bois, moi." Qui est cet
énergumène pour tenir de tels propos contre
l'académisme et oser se fier à son instinct
plutôt qu'à la tradition ? Camille Corot,
dont ses contemporains louaient la discrétion, la
gentillesse. Avec une admirable continuité,
mêlant la tendresse et l'acharnement, le peintre
français bouscule les habitudes de son temps. Corot
débute en peinture sous le règne de
David.
Un voyage en Italie semble annoncer la plus conventionnelle
des carrières. Que cherchet-il à Rome sinon
les vestiges de l'empire disparu, le frisson de
l'histoire ? Le peintre et le critique de son temps
n'affirment-ils pas que "l'art de peindre
ne devrait
comprendre qu'un seul genre la peinture d'histoire" ?
L'Italie attend Corot pour lui révéler
une part de son mystère : le pouvoir de la
lumière, Chez Corot,
la lumière n'est plus un éclairage
extérieur au paysage, aux monuments dont il aurait
à flatter les volumes. C'est un élément
qui baigne les choses et les imprègne.
Légère, elle se modifie au gré des
heures, modifiant par là les objets comme les
rapports qui nous lient à eux. Corot
aime à la saisir à l'aube ou au
crépuscule, à l'instant où
l'atmosphère vaporeuse la retient suspendue à
sa toile diaphane. Alors elle palpite, trésor
éphémère. Dans l'instant le fugitif et
l'immobile communient. La nature n'est plus le décor
"désertique" dont parle David, où
prennent place les scènes héroïques de
l'histoire mobile, perceptible dans le jeu des
valeurs (jeu de perpétuelle
métamorphose, conforme au caprice de la
lumière), elle devient le témoin de la vie qui
nous habite, elle trahit et traduit nos états
d'âme. Quand la peinture de genre triomphe, Corot
renoue avec la longue tradition française du paysage
pratiquement ininterrompue depuis les TRÈS
RICHES HEURES Du DUC DE BERRY,
c'est-à-dire depuis le quinzième
siècle. Le romantisme donne un regain
d'actualité à la Nature ; mais
René et Werther prennent plaisir à
disparaître devant les éléments
déchaînés la mer tumultueuse et la
montagne écrasante reflètent leurs passions
intérieures. Corot
nous propose au contraire une nature médiatrice qui
exprime, dans sa profonde harmonie et sa douceur, l'homme
réconcilié avec le monde. Avec lui la lumière devient un agent plastique
: alors peut venir l'impressionnisme.
1796 - 1875