Les phénomènes historiques ont ceci de commun que
c'est à peine si l'on prend conscience d'eux
pendant qu'ils se produisent. La Renaissance a fait plus que mettre,
un terme au moyen âge,
- elle en a arrêté la physionomie. Les
interprétations peuvent d'ailleurs varier :
longtemps réputé obscurantiste, le moyen âge
s'est vu réhabilité ;
il n'est personne qui doute aujourd'hui de son apport.
Mais, quelles que soient les interprétations, il n'est
personne non plus qui puisse l'arracher au passé.
Continue dans son mouvement, la réalité historique
change, de visage lorsque les hommes,ouverts,
des siècles durant, parfois des millénaires à
une certaine façon de voir, progressivement s'en
éloignent
pour se rallier à une autre dont l'effet,sitôt qu'elle a
pris forme, est d'ensevelir la première dans le temps.
Les civilisations sont mortelles, tout le monde le sait.
La nôtre serait-elle menacée ? Certains indices
pourraient le faire croire.
A moins qu'elle ne mue...
Les arts figuratifs, pour prendre leur exemple, subissent en
effet de nos jours un tel changement que
le terme « figuratif» devient de plus en plus impropre. Il
est vrai qu'on nous rassure de toutes parts
et de toutes les manières. Le portrait se porte mal
La
belle affaire, entend-on dire,question de mode !
D'ailleurs, nombre de peintres continuent de le pratiquer, avec
succès même (voyez un Domergue !).
Et les artistes de la «réalité
poétique» ont peine à satisfaire aux
commandes
Mais n'est-il pas singulier qu'on fasse appel à des
«notoriétés» comme s'il
s'agissait,plutôt que de chercher
des démentis, de trouver des cautions, ou qu'en
désespoir de cause on recoure aux tenants d'une
réalité
dite «poétique» pour sauvegarder les traits de nos
semblables ?
Car si le portrait échappe à la réalité
pour passer à la «poésie», n'est-ce pas
l'aveu que,
parure vidée de sa substance, il a cessé d'exister ?
Serait-ce que nos alarmes sont plus que des alarmes ? A quoi bon
poursuivre ce jeu de précautions feutrées,
le fait est là : depuis près d'un demi-siècle,
la figure humaine tend à disparaître de l'art ou, si
elle n'a pas
disparu tout à fait, son image devient tellement
méconnaissable qu'on la dirait à l'agonie.
Avec elle s'en va le monde, du moins, l'image qu'on s'en faisait.
Finis les marines, les scènes d'intérieur, le paysage
même !
Quant à la peinture d'histoire, elle est définitivement
historique, caduque.
Où que l'an regarde, le monde a cessé d'être
notre monde, la figure, celle de notre semblable.
Et c'est à peine si on y prête attention.
Je vois bien le fond de nos assurances. Ce n'est pas tant le
fait qu'il subsiste ici ou là un carré
de portraitistes distingués ou la vieille garde des jeunes
peintres «poétiques», mais le fait que nous
continuons
à voir les humains comme nous les avons vus, la nature comme
elle est. Du moins c'est ce que nous croyons.
Aussi longtemps donc que nous maintiendrons les images du monde
traditionnel et celles de l'art moderne à distance,
il se peut que notre sentiment de sécurité soit sauf.
Mais que commence l'infiltration...
Et quand, tel un fleuve qui rompt sa digue, les images nouvelles se
précipiteront dans les plaines de nos quiétudes,
qui pourra dire ce que nous déchiffrerons à la surface
des eaux où c'est en vain peut-être
que nous chercherons à retrouver notre reflet d'antan
?
La situation était-elle si différente à
l'origine ? Enveloppé par l'inconnu comme par une mer hostile,
l'homme s'est efforcé de le rendre familier. Avec une patience
infinie, il l'a façonné à son image,
asséchant
l'immensité mobile et menaçante, pour la fixer à
la mesure de ses pas. Que les dieux, soient, et les dieux furent,
partout présents, chacun préposé à
l'administration d'un canton, afin qu'il y eût un ciel (un ciel
dont en soit sûr)
afin que rien nulle part n'échappât. En instaurant les
dieux, l'homme établit le règne de la
Nécessité, qui est l'expression
absolue de la sécurité. Et le fait que les dieux aient
été inventés à l'image de l'homme,
quelque apparence
monstrueuse qu'ils pussent prendre, témoigne du formidable
besoin qu'a eu l'homme de faire de la nécessité
un ordre, non pas rationnel - c'est tardivement que l'audace lui en
vint - mais de quelque manière humain,
c'est-à-dire, même éloigné, même
cruel, même étranger, en rapport avec ce que nous
sommes.
Sinon comment aurions-nous, même eu l'idée d'eux
?
La religion chrétienne n'ignore pas cette condition.
Bien plus, c'est elle qui l'a peut-être portée à
son point
de générosité extrême, donnant à
Dieu la volonté expresse de créer l'homme à son
image :
«Faisons l'homme à notre image, selon notre
ressemblance» ;
allant jusqu'à élever l'homme au partage de la
puissance divine :
«Et qu'il règne sur les poissons de la mer, sur les
oiseaux du ciel, sur le bétail, sur la terre entière et
sur tous les reptiles
qui rampent sur le sol» ; le disant et le répétant
: «Ainsi Dieu créa l'homme à son image : il le
créa à l'image de Dieu » ;
l'exhaussant enfin jusqu'à le rendre capable d'ouïr le
Verbe : «Dieu dit : voyez ! je vous donne, sur toute
la surface de la terre, toute herbe portant semence, ainsi que tous
les arbres fruitiers, avec leurs semences, pour les reproduire
Et il en fut ainsi.»
Pourtant, même si dans plusieurs autres religions le
principe de ressemblance se détend au point de ne plus
laisser entrevoir qu'une relation de bourreau à victime, il
reste que le principe du rapport subsiste car,
en dépit de conditions extrêmes, la victime ne peut pas
plus exister sans le bourreau que le bourreau
sans la victime, couple antagoniste et complémentaire. De
même, que les dieux aient été faits à
l'image
de l'homme ou que l'homme ait été fait à l'image
de Dieu ne modifie pas davantage la nature du principe,
à savoir qu'il y a toujours et nécessairement rapport.
Ainsi les civilisations ont d'abord et continûment
visé à exprimer par l'art la relation de l'homme
à l'univers
non pas directement, mais à travers des croyances diverses
que sous-tendait en chacune la foi en l'existence
d'un rapport particulier de l'homme et du divin, point d'appui
et lieu de référence absolus.
Et même quand les artistes se sont affranchis des
impératifs sacrés et religieux pour faire ce qu'on
appelle «l'art profane», ils ont continué à
respecter l'apparence de la figure humaine aussi bien que
celle du monde extérieur, l'une et l'autre garantes d'un ordre
qui, s'il ne s'inspirait plus de l'esprit divin,
en maintenait la forme, et par la même le
perpétuait.
Qu'on le, veuille ou non, force est d'accepter que cette
situation est aujourd'hui révolue, du moins qu'elle prend fin.
Et donc qu'on ne saurait s'en dissimuler plus longtemps les
conséquences, même si la paresse ou la crainte
nous font détourner les yeux. Car l'aveuglement le plus
obstiné finit toujours par céder.
On peut m'objecter avec raison que les choses ne se
présentent pas aussi simplement et que, par exemple,
il n'est aucune religion, aucun art qui n'aient fait sa place au
démoniaque, dont Enrico Castelli/1 donne la
définition suivante :
«ce non-être qui se manifeste comme pure
agression, le défiguré.» Est-il besoin d'en
appeler à Jérôme Bosch, à Bruegel,
à toute la faune de démons et de monstres qui depuis
l'aube des temps prolifèrent d'une civilisation à
l'autre ?
Même si on lui refuse l'être, le démoniaque agit.
Sans,doute n'est-il capable que d'illusion.
Mais aussi longtemps que nos oreilles se ferment à la voix
divine, l'illusion est tenue pour la vérité.
Toutes les tentations nous font assister fondamentalement à la
même scène qui se déroule non moins
fondamentalement en deux temps ;
en premier, on voit le saint aux prises avec les démons ; au
second, la grâce divine agissant, les monstres se dissipent
tels des phantasmes et le saint délivré reparaît
dans la ferveur de sa prière exaucée, de même que
la nature, écartelée
par le combat, se rassérène et finit par recouvrer son
équilibre. Mais quels que soient les tourments subis par
l'homme
ou par la nature, monstres et cataclysmes apparaissent comme des
«défigures» ;
c'est-à-dire qu'ils sont expressément et restent des
contre-façons ou des mal-façons de la
«figure»
et que, fussent-ils poussés au paroxysme, ils demeurent
reconnaissables.
Comme le bourreau et la victime, le divin et le démoniaque
sont en ce sens complémentaires,
l'un renvoyant à l'autre, ou, si l'on ne veut pas d'une
réciprocité absolue dans le dernier cas,
le démoniaque renvoyant nécessairement au divin
qu'à travers sa propre monstruosité il
«montre».
Peut-être n'est-il pas aventureux d'ajouter que
même dans l'art profane les choses ne se passent pas autrement.
L'expressionnisme, qu'il s'agisse d'un van Gogh, d'un Ensor ou d'un
Kokoschka, n'a de sens que, dans la mesure
où l'exagération (des traits du visage, des lieux, des
couleurs) n'est pas simplement arbitraire, mais exprime
quelque chose, et que ce qu'elle exprime peut être entendu en
comparaison avec un état de la figure, de la nature,
conforme à un ordre tenu pour «normal», qui sert
donc de norme. Dans cette perspective, le cubisme lui-même
procède de l'expressionnisme :
tout en altérant la forme des objets, en la démembrant,
en rabattant l'espace selon des points de vue différents, il
ne peut empêcher
que le spectateur ne juge ses tentatives d'après sa perception
traditionnelle des objets et de l'espace ;
opération sans laquelle le cubisme serait
inintelligible.
Or, tout autre est la situation dans laquelle nous sommes
aujourd'hui.
L'art non figuratif n'est pas une variété de plus. Il
remet en question le fondement de l'homme.
De deux choses l'une : ou il prolonge l'entreprise de
«défigure», qui est le propre de l'action
démoniaque
(à moins qu'on ne préfère, par crainte du mot,
en faire le dernier avatar de l'expressionnisme) ;
ou, répudiant définitivement toute allégeance
à la figure, au réel tel qu'on le voit ou tel que les
mythes religieux
l'ont conçu, il ouvre sur une vue nouvelle de l'univers qu'il
est sans doute malaisé de préciser, mais dont on peut
dire
avec certitude qu'elle brise le rapport millénaire
établi par les hommes avec des dieux inventés à
leur image
ou par un Dieu qui les aurait créés à son image.
La relation médiatrice de l'homme et du divin cessant
de prêter son appui, le système de
référence absolu s'écroule
Faut-il en conclure que le démon a vaincu, que sa plus
haute victoire était de faire oublier ce Dieu à
l'existence
de qui il était enchaîné comme une ombre ?
Faut-il au contraire conclure que Dieu, dans sa gloire, a aboli
jusqu'à la trace
de Satan pour associer l'homme à une genèse dont on
nous faisait croire à tort quelle était achevée
?
Ou faut-il conclure que, figure et «défigure»
rejetées, l'homme moderne a détruit la lumière
et l'ombre dans lesquelles
il avait appris à modeler le monde ses certitudes pour
construire, thaumaturge ou démiurge, son monde de ses propres
mains ?
Thaumaturge, démiurge ? les mots n'ont de sens qu'en fonction
de l'orientation qu'on leur donne.
Et quand l'homme change d'orientation, et que peut-être il
change de sens
René Berger, janvier - février 1960